Le réveil – Chapitre 4

Adolf observait le décor autour de lui, ils avaient mis trois jours à gagner cette province franco sud. Il soupira, le paysage le déprimait déjà. Des champs à perte de vue, agrémentés de ruines et d’un chemin de poussière en très mauvais état. Hank se rapprocha de lui.
— Je suis formel ; c’est bien l’endroit précis où la puce de la dénommée Marianne a cessé de fonctionner.
— Ne l’appelle pas par ce prénom, elle reste 9562692.
— Ou 9562 pour les intimes, plaisanta Ulrich.
— Ce sera plus rapide, c’est sûr.
— Elle n’a pas dû aller bien loin, c’est désert ici, commenta Edwige.
— Surtout dans l’état d’esprit où elle était, ajouta Hank.
— Avec un peu de chance, elle n’aura rencontré personne et la puce l’aura tué. En tous les cas, j’aperçois une église à 11 heures. Allons-y, ordonna Adolf.
Ils commencèrent leur marche. Le dirigeant s’enquit :
— Edwige, où ça en est en ce qui concerne 6549572 ?
— J’ai pris contact avec le gouverneur de la région. 6549 les photographiait quand elle s’est réveillée. Ils se sont lancés à sa poursuite mais elle a réussi à leur échapper. Il pense qu’elle a été aidée et veut prendre et exécuter des otages s’ils ne se dénoncent pas.
— Des otages ? On ne fait plus ça depuis vingt ans ! Ce chien de politique n’a pas encore compris que nous faisons dans la discrétion maintenant ?
— Nous devons aller le voir cet après-midi pour tirer tout ça au clair.
— Bien. Selon les informations que nous obtiendrons pour 9562, nous aviserons du programme.
Ils arrivèrent sur le parvis de l’église puis poussèrent la grande porte. Une douceur parfumée d’encens les enveloppa. Un prêtre à la robe noire s’approcha d’eux à grands pas. Ils dissimulaient très mal son air hostile.
— Messieurs dames, je peux vous aider ?
— En effet mon brave. Nous sommes l’équipe PMV4 et enquêtons dans la région, expliqua Adolf en allemand.
— Je ne suis pas votre brave, rétorqua l’homme dans la même langue.
Le dirigeant fit un rictus amusé et arrogant avant de sortir une photo de 9562 de sa poche. Il la mit sous les yeux du curé. Pendant ce temps, ses hommes faisaient le tour de la nef, étudiant tous les détails. Le prêtre les observait du coin de l’œil.
— Quoiqu’il en soit, nous recherchons cette jeune personne. Nos informations nous indiquent qu’elle se trouvait dans les parages il y a trois jours. L’avez-vous aperçu ?
Le religieux observa le cliché quelques instants avant de répondre :
— Je ne l’ai jamais vu.
— Vous en êtes sûr ?
— Mettriez-vous en doute la parole d’un homme de Dieu ?
— Oh, mais dans ce monde, tout le monde ment, mon cher.
— Oui, surtout les alle – mands, fit le curé en Français.
Pour qui le prenait ce moins-que-rien ? Pour un demeuré qui ne comprenait pas les anciennes langues, ni leurs jeux de mots stupides ? Il le frappa violemment au visage. L’homme tomba à la renverse.
— Vous oubliez une chose, les Allemands savent aussi en venir aux mains. Je vais vous croire pour aujourd’hui ; avoir « foi en la parole Divine », comme vous pourriez le dire. Mais au moindre faux pas, je rase votre église, c’est clair ?
Au sol, l’homme acquiesça. Adolf fit alors signe à ses hommes de le rejoindre et tous sortirent de l’église.
Jean regarda de longues minutes la haute porte de bois. Les visites des Nazs se faisaient plus fréquentes ces derniers temps. Il aurait dû se montrer plus prudent. Il se releva et passa sa main sur sa joue tuméfiée. Ça guérirait rapidement. Il se dirigea vers la sortie et jeta un coup d’œil au dehors. Les hommes de PMV4 étaient partis. Il observa plus longuement pour s’en assurer et referma la porte. Il se dirigea ensuite vers l’autel, attrapa une lampe torche, poussa avec effort un lourd pot de fleurs et révéla ainsi l’entrée secrète de la crypte. Il regarda aux alentours, méfiants, puis l’ouvrit pour s’y engouffrer. Il referma l’entrée avec précaution et alluma sa lampe. Quelques mètres plus loin, il trouva enfin ce qu’il cherchait.
— Tout danger est écarté. Pour le moment, du moins.
Dans un coin de la crypte, un couple de maghrébins était assis sur des couvertures. Plusieurs bougies les éclairaient d’une faible lueur troublée par l’humidité du lieu.
Jean faisait partie du réseau de Résistance de Benoît depuis quelques années déjà. Pour garantir sa sécurité, il était rare qu’il cache des fugitifs. Mais il arrivait parfois que son église soit le seul refuge. Il l’avait été pour ce couple. L’homme prit la parole.
— Merci pour tout ce que vous faite pour nous.
— J’aimerais vous offrir plus de confort, malheureusement, je n’ai rien d’autre.
— C’est toujours mieux qu’une balle en pleine tête.
Jean acquiesça.
— Je vais essayer de rentrer en contact avec un passeur le plus rapidement possible, mais il va nous falloir être très prudent. Les Nazs sont à l’affût.
— Pourquoi est-ce si long ? se lamenta la jeune femme.
Elle ne devait guère avoir plus de vingt ans. Jean laissa échapper un soupir et s’adossa contre le mur humide. Ce contact le fit frissonner.
— Malheureusement, tous les hommes exerçant cette… profession, ne sont pas honnêtes. Je ne voudrais pas vous conduire à quelqu’un qui vous conduirait aux Nazs dès votre argent empoché, ou qui vous abandonnerait sur la route.
Son interlocutrice ferma les paupières fermement, comme si elle voulait échapper à sa triste réalité.
— Croyez-vous que nous ayons une chance ? reprit-elle.
— Il y a toujours un espoir. Vous êtes déjà parvenu jusque là.
Le couple fit un léger sourire.
— Je dois vous laisser. Je vous ramènerai bientôt de la nourriture et de la lecture.
— Merci.
 
…oooOOOooo…

 
J’étais assise sur le rebord de la fontaine dans la cour. Le soleil brillait et les oiseaux emplissaient de leurs chants l’air autour de moi. Déjà une semaine que j’étais là. Je remerciais le ciel de m’avoir fait rencontrer Jean et d’être toujours en vie.
Le premier soir, après qu’Edith nous ait donné de nouveaux vêtements à Jessie et à moi et nous ait conduites à nos chambres, j’avais enfin pu me blottir bien confortablement dans le lit. J’avais pleuré contre mon oreiller. Pourtant, j’étais soulagée d’avoir survécu. J’avais fini par plonger dans un sommeil peuplé de rêves effrayants, sans queue ni tête, à la limite de la transe. Je m’étais réveillée en sueur, me demandant si tout ce que j’avais vécu la veille n’avait été qu’un cauchemar. Ouvrir les yeux m’avait cruellement rappelé que ce n’était pas le cas.
Plus tard dans la matinée, Benoît et Terry nous avaient fait visiter la ferme. Elle possédait tout ce qu’il était habituel de trouver dans un tel endroit, mais également un souterrain anti-nucléaire des plus surprenants. L’entrée était parfaitement dissimulée et seuls Benoît et Terry possédaient la clé qui en permettait l’ouverture. C’était dans cet endroit que nos leçons avaient eu lieu plus tard : Histoire, Géopolitique, et cours de français et d’allemand pour Jessie. La technologie présente en ce lieu tranchait avec ce qu’on pouvait voir à l’extérieur. Ordinateurs avec écrans tactiles, radios miniatures, et un tas d’autres objets sur lesquels j’étais incapable de mettre un nom.
Plus tard, au déjeuner, on avait fait la rencontre d’Anthony Drogou, le fils de Benoît. C’était un adolescent de 17 ans qui suivait la même voie que son père. Son regard était aussi désabusé mais avec un mélange de nonchalance et de sarcasme propre à son âge. Il rentrait tous les midis du lycée pour manger. On avait rapidement sympathisés, même s’il se moquait parfois gentiment de mon ignorance.
Le reste de la semaine s’était déroulée entre cours et repas dans une ambiance relativement tranquille. Je me demandais quand la situation allait s’envenimer.
En ce samedi, je profitais d’un moment de quiétude, offrant mon visage aux rayons bienfaiteurs du soleil. Je sentis soudain une présence à mes côtés. Je me mis rapidement sur mes gardes… pour découvrir Anthony.
— Bouh ! fit-il avec un sourire amusé.
Je me relâchai aussitôt.
— Tu n’es qu’un idiot…
— Et fier de l’être. L’idiotie est un luxe dans ce monde pourri.
— Un luxe que je ne peux pas me permettre.
— T’inquiète pas, tu apprends vite. Tu pourras bientôt te débrouiller toute seule.
— Tu es sérieux ?
— Non.
Devant mon air offusqué, il rajouta aussitôt.
— Je ne suis pas sérieux uniquement sur le temps qu’il te faudra pour y arriver. Ça prendra plus de temps, mais ça viendra. Ceux que Papa a aidés ne se sont jamais fait reprendre, ajouta-t-il avec fierté.
— Je suppose que je dois m’en contenter, soupirai-je avant de reporter mon regard sur le sol.
L’adolescent se tut. Je voyais bien qu’il essayait de me remonter le moral. J’appréciais ses efforts, même s’ils n’étaient pas suffisants. Honnêtement, comment aurais-je pu retrouver de la joie de vivre dans un univers pareil ? Depuis mon réveil, je vivais dans la peur de tout : du passé, de l’avenir, du moindre son. Un rien me faisait sursauter.
Et plus j’en apprenais sur cette nouvelle réalité, plus je me posais de question.
Anthony passa la main crânement dans ses cheveux blonds et proposa avec à-propos :
— Tu sais que je suis là si tu as des questions. Je peux tout t’expliquer. En plus, vu que je suis au lycée, c’est beaucoup plus frais dans ma mémoire que dans celle des croûtons comme Terry et Papa.
Un sourire frémit sur mes lèvres, faisant apparemment le bonheur de mon interlocuteur.
— Ils seraient contents s’ils t’entendaient.
Le silence nous cueillit un instant, laissant de mauvaises pensées envahir mon esprit. Machinalement, je frottai mon avant-bras gauche sous la manche, là où était gravé mon matricule. 9562692. Je ne supportais plus ces chiffres. Depuis que j’avais découvert ce tatouage, il me semblait que cette encre indélébile avait pris possession de mon âme, niant mon identité. Même si c’était douloureux, je devais en apprendre plus sur ce que j’étais. Stressée, je déglutis difficilement et demandai :
— Alors dis-moi, qu’est-ce que tu sais du Monde Virtuel et des… des Manuels ?
Ce nom m’écorchait la bouche. Toute ma vie, que je me rappelais globalement agréable, je n’avais été qu’une fourmi ouvrière. J’en étais sortie, mais des milliers de personnes vivaient encore le même calvaire. L’adolescent fit une grimace désolée.
— Et bien, le Monde Virtuel, je ne vais pas te le décrire, tu le connais mieux que moi. Les Manuels vivent dans leur illusion, mais une partie primaire de leur cerveau est toujours reliée à la réalité. Ils peuvent boire, manger, dormir, et surtout obéir aux ordres bien gentiment. Ce sont eux qui font tourner les usines de toute la planète.
— Et où vivent-ils ?
— Ça dépend de leur région et de leur fonction, certains sont mieux lotis que d’autres. Jessie était réellement photographe.
— Et moi, tu sais ce que j’étais ?
— Pas avec certitude.
— Anthony, réponds moi.
— Il y a une usine de microprocesseurs dans le coin.
— Microprocesseurs ?
— Les éléments de base de la puce. C’est également un centre d’implantation sur les nouveaux nés.
Je frissonnai.
— Si c’est là que j’étais, pourquoi me trouvais-je en pleine nature quand je me suis réveillée ?
— Ça, je ne me l’explique pas, et mon père non plus.
Un léger silence s’installa que je finis par rompre.
— Dis-moi, tu crois que je pourrais revoir un des Manuels ?
— Si tu es suicidaire, oui.
Une grimace contrariée m’échappa. Je n’étais pas complètement stupide, je savais qu’il avait raison. Et pourtant, j’avais besoin de voir ce centre de travail pour en avoir le cœur net.
 
…oooOOOooo…

 
Dans le souterrain, Jessie écoutait Terry énoncer de simples phrases en français. Elle avait bien progressé en une semaine, même si elle était encore incapable de tenir une conversation riche et entière. Elle progressait en allemand aussi, même si elle était beaucoup plus réticente à apprendre cette langue.
Son français restait très rudimentaire et lui permettait seulement de faire part de ses besoins élémentaires, ou de se présenter en quelques mots. C’est pour cela que les cours d’Histoire et de géopolitique se faisaient à la fois avec Benoît et Terry. Le français s’obstinait à parler français, arguant que l’apprentissage par immersion était des plus efficaces. Il avait raison, elle avait énormément progressé, mais elle n’aurait pas craché sur un petit réconfort de temps en temps. Mais pour l’heure, Benoît était absent.
— Avez-vous lu le livre que je vous ai prêté ?
— Oui, et j’ai eu l’impression d’être une fillette de six ans qui apprends à lire.
— C’est un peu ce que vous êtes, Jessie.
— C’est exact, mais je déteste cette impression.
— Ça évoluera, plus rapidement que vous ne le pensez.
— Ce ne sera jamais assez rapide à mon goût. Je n’en peux plus de ne jamais comprendre personne, à part vous et Marianne. Merde, si j’étais sur le point de me faire tuer, je ne le comprendrais même pas.
— Vous l’avez su à votre réveil. Calmez-vous, Jessie, vous êtes avec nous pour le moment. Nous sommes là pour vous protéger. Je ne vous laisserai pas tomber. Avec moi, vous ne craignez rien.
— Ne le prenez pas mal, mais votre présence seule ne suffit pas à me rassurer. Je veux dire, nous sommes dans un monde de fous où les Nazs, qui sont aussi nombreux que des abeilles dans une ruche, peuvent tirer sur n’importe qui à n’importe quel moment sans répercutions !
— Occupez-vous de vous-même avant de vous occuper du monde.
— C’est ce que vous faites ?
— C’est ce que j’ai fait. Maintenant je m’occupe des autres.
— Ne serait-il pas plus simple de détruire directement le 3ème Reich plutôt que d’aider ceux qui sortent du Monde Virtuel ?
Terry serra les points.
— Non, ce n’est pas plus simple. Mademoiselle Snyder, vous vivez ici depuis à peine une semaine. Vous êtes encore loin de savoir tout ce qu’il y a à savoir sur ce monde. Il ne suffit pas de le vouloir pour détruire toute une dictature.
— Mais vous, vous le voulez ?
— Évidemment.
Elle acquiesça d’un air grave.
— Bon, revenons à nos leçons, fit le professeur. Je vais vous donner un texte anglais tout simple que vous allez me traduire en français.
— Très bien, soupira-t-elle.
 
…oooOOOooo…

 
Ulrich rentra dans le SSCenter à la suite de son équipe. Leur enquête avait fait chou blanc pour le moment mais ils n’étaient pas du genre à abandonner. Pas de trace de 9562 ni de son corps dans la campagne, aucun indice pour savoir comment elle s’était enfuie de son camp alors qu’elle était toujours sous l’emprise de la puce. Pour 6549, ils n’avaient pu mettre la main sur elle, malgré l’aide du gouverneur. Ils avaient au moins pu le dissuader de prendre des otages, argumentant qu’ils étaient là pour s’occuper de cette affaire proprement.
Leur prochaine étape était de glaner des renseignements auprès des SS. Ils avaient rendez-vous avec leur chef, un dénommé Schmidt. Un secrétaire les dirigea jusqu’à son bureau, décoré luxueusement. Schmidt était assis avec arrogance derrière son bureau. Adolf sourit.
— Très chic votre bureau. Je suppose que vous ne pratiquez pas vos interrogatoires ici ?
— Pour souiller mon tapis du sang des impurs ? Non merci. Asseyez-vous.
PMV4 obtempéra nonchalamment, montrant ainsi qu’ils agissaient selon leur entendement et non pas à l’invite de leur interlocuteur.
— Alors que puis-je pour vous ?
Adolf expliqua.
— Nous pourchassons du gibier dans votre région. Deux brebis se sont échappées du troupeau. Nous avons besoin de toutes informations nous permettant de les retrouver.
Il lui tendit les photos de leurs proies.
— Ces visages ne me disent rien, mais si j’entends parler de quoique ce soit, je vous en ferai part.
— Ça ne nous suffit pas pour le moment, alors laissez-moi vous raconter leur histoire, peut-être des détails intéressants vous reviendront-ils. Le matricule 9562692 s’est échappé de son centre peu avant que sa puce ne cesse de fonctionner. Nous ignorons encore comment. Depuis ce jour, il y a une semaine, nous n’avons aucune nouvelle d’elle. Sur la D242, là où elle s’est réveillée, nous n’avons trouvé aucune trace.
— La D242 vous dîtes ? Il y a une semaine ?
Schmidt s’arrêta pour réfléchir, avant de reprendre.
— Dîtes-moi, avez-vous rencontré le père Jean ?
— Celui de l’église qui longe la route ? Oh oui, il m’a fait une forte impression.
— Je le soupçonne depuis quelques temps d’aider des fugitifs à passer la frontière afro-japonaise. Il y a une semaine, je lui ai rendu une visite en fin d’après-midi pour l’une de mes enquêtes. Il m’a paru très troublé.
— Dans ce cas, qu’attendez-vous pour le cuisiner, Schmidt ?
— Je n’ai plus aucune raison de ne pas le faire désormais. Je suis à peu près certain qu’il sait quelque chose à propos de votre proie.
— Avez-vous des preuves ? demanda Ulrich.
— Depuis quand en avons-nous besoin ?
 
…oooOOOooo…

 
En ce dimanche après-midi, Benoît et Terry avaient convoqué les femmes à un cours d’Histoire. Anthony s’était joint à eux. La pièce était plongée dans une semi obscurité pour permettre à la projection d’une carte du monde d’être distinguée. Les élèves écoutaient attentivement Benoît. Ce dernier laissait un temps après son discours à Terry pour traduire.
— Les frontières que vous voyez à l’écran ont été définies en juillet 1958 entre les Nazs, les Italiens et les Japs lors du traité de Casablanca. Les pourparlers ont duré deux semaines. Comme vous le voyez, les Italiens ont hérités des principaux puits de pétrole, ce qui est important pour la suite des évènements. Les Japs et les Nazs se sont partagé l’Amérique et l’Asie.
Marianne leva la main pour l’interrompre.
— Et les gouvernements n’ont jamais reconstruit ? Je veux dire, pour ce que j’ai vu jusque là, la plupart des bâtiments sont délabrés, voire en ruine pour certains.
— Oh si, ils ont reconstruits… En Allemagne. L’Autriche a bénéficié elle aussi du programme. Pour nous autres, pauvres territoires inférieurs, ça a été, et c’est toujours beaucoup moins simple. Berlin a été totalement restructurée sur le modèle grec antique. Personnellement je ne l’ai jamais vu, mais il paraît que c’est une très jolie cité. Elle a changé de nom également. C’est Germania désormais. En ce qui concerne les Japs et les Italiens, c’est un peu différent. La reconstruction a été effective. Ils ont un meilleur niveau de vie que nous.
Un léger silence s’installa. Marianne s’enquit soudain d’une voix vibrante de curiosité.
— Après mon réveil, Jean a évoqué une guerre froide. C’est quoi cette histoire ?
— Ah la guerre froide ! Les causes sont différentes de la vôtre évidemment. La première a commencé en Octobre 1961.
— Mais pour quelles raisons ? Je veux dire, pourquoi n’ont-ils pas pris les armes ?
— Les Japs et les Nazs avaient depuis longtemps compris qu’ils étaient de forces égales.
— Et après l’accident à Chicago, personne n’avait réussi à créer la bombe nucléaire, conclut Marianne.
— Oh si, elle a été créée, et dupliquée. Fort heureusement pour la planète, ce paranoïaque psychopathe timbré d’Hitler était mort depuis un an quand elle a été mise au point.
— Oui, Jean a évoqué la mort d’Hitler. Comment est-ce arrivé ? S’est-il suicidé dans cette réalité aussi ?
— Non. Et ne dîtes pas « cette » réalité. C’est la seule qui existe. Il est mort d’overdose. Pour ma part, je pense que c’est Himmler qui a trafiqué ses doses… Bref, ce n’est pas le propos. Ses successeurs, légèrement plus sensés que lui, ont compris que si une guerre nucléaire éclatait, eux non plus ne survivraient pas.
Marianne acquiesça. Jessie, à qui Terry venait de traduire les derniers propos, lui demanda.
— Mais pourquoi les relations diplomatiques entre ces deux peuples se sont tant dégradées ?
Benoît comprit, et répondit aussitôt, toujours en français.
— Et bien, c’est une sombre affaire. En septembre 1960, la solution finale des Nazis avait pris fin. Selon leurs mots, l’Europe était épurée. Mais ils ne comptaient pas s’arrêter là. La prochaine étape était les Noirs d’Afrique. Afrique qui fait partie des territoires japonais. Les Nazis ont fait une demande auprès de l’empereur. Il a refusé d’ouvrir ses frontières et d’envoyer son peuple aux Nazis. Ça a été l’élément déclencheur. Les frontières se sont totalement fermées.
— Et l’Italie ?
— Ils sont restés neutres. Ils avaient leur pétrole et se suffisaient à eux-mêmes. Et leur position leur assurait une puissance intouchable.
Les deux femmes méditèrent un long moment ses paroles. Marianne finit par émettre :
— Les Japs paraissent plus sympathiques que les Nazs…
— Ne te laisse pas avoir, rétorqua Anthony, même s’ils ne massacrent pas leur peuple, les territoires autres que le japon sont considérés comme des réservoirs à esclaves.
— La vie y est cependant plus sereine, objecta son père.
Anthony fit un rictus.
— Un panier de serpent ou un panier de scorpion, fais ton choix Marianne.
— Anthony, si c’est pour faire des remarques aussi intéressantes, tu n’es pas obligé de rester ici, le réprimanda son père.
L’adolescent haussa les épaules.
— Il pleut dehors.
Benoît soupira d’un air excédé
— Qu’est-ce que j’ai fait pour avoir un fils pareil…
— Les chiens ne font pas des chats, commenta Terry.
Devant le regard noir que lui lança son ami, il se tourna aussitôt vers Jessie et s’enquit.
— Ça va, vous avez tout suivi ?
— L’essentiel oui, je me crois toujours dans un film mais bon… D’ailleurs où sont mes appareils photos ?
— Les clichés de l’argentique ont été abîmés lors de votre fuite, révéla Benoît. Ils étaient inutilisables. Mais l’appareil numérique nous a révélé de très belles vues de camps d’extermination.
Jessie blêmit.
— Je n’ai aucun souvenir d’avoir été en de tels endroits.
— Vous croyiez sans aucun doute photographier des vignes.
La photographe eut un haut le cœur et retint de peu son déjeuner. La faible voix de Marianne s’éleva.
— Ma question peut paraître ignoble, mais s’ils ont massacré tous les juifs et que les Africains sont hors de leur portée, qui va dans ces camps ?
— Vous tenez vraiment à le savoir ?
Elle acquiesça.
— Les Manuels devenus trop vieux pour travailler, et ceux qui sortent du Monde Virtuel et que la puce n’a pas achevés.
La jeune femme crispa ses mains sur le rebord de la table pour éviter de tomber de sa chaise.
— Et les photos de Jessie montrent réellement ça ? Est-ce que quelqu’un dans le monde les a déjà vues ?
— Non, et c’est impossible.
— Pourquoi ça ? On pourrait très bien les diffuser sur Internet ! Ça changerait beaucoup de choses.
Anthony s’esclaffa.
— Internet ! On aura tout entendu ! Tu crois vraiment qu’une dictature laisserait Internet se développer et se transformer en réseaux domestiques ?
Marianne baissa les yeux. Il avait raison, elle connaissait si peu de choses, elle devrait se contenter de rester à sa place. Elle voulait seulement aider.
— Internet n’existe pas ? demanda Jessie dans un français hésitant.
Benoît sourit devant son effort.
— Il existe oui, mais seulement comme moyen de communication de l’armée. Sur ce, le cours est terminé. Vous pouvez remonter à l’étage et essayer de vous détendre. C’est valable pour toi aussi Anthony.
— À vos ordres, père.
— File d’ici toi, avant que je te file un coup pied aux fesses !
Geste qu’il mima pendant que son fils s’échappait en riant. Les deux femmes le suivirent. Comme Terry en faisait de même, Benoît le retint.
— J’aimerais te parler.
— Je t’écoute.
— Qu’est-ce que tu penses de nos deux nouvelles pensionnaires ?
— Ça a été très dur pour elles, mais elles sont plus fortes qu’elles en ont l’air.
— C’est vrai, Marianne m’a surpris de ce côté-là. Elles devraient s’en sortir, si tu arrêtes de parler en anglais à Jessie à tout bout de champ.
— Tu veux que je la laisse seule dans son coin ?
— Ce n’est pas ce que j’ai dit, mais plus elle aura la possibilité de parler anglais, et moins elle fera de progrès dans les autres langues.
— Tu as raison. Dans ce cas, préviens également Marianne.
— C’est ce que je compte faire.
— Et surveille ton fils, il est en train de tomber amoureux d’elle.
Il haussa les épaules.
— Et alors ? C’est de son âge.
— Ça risque de causer des problèmes.
— Bien secondaires par rapport aux Nazs.
— C’est certain, accepta l’anglais avec une moue. Je peux monter maintenant ?
— Oui.
Terry s’éloigna et monta quelques marches de l’escalier avant que la voix de Benoît ne le rappelle.
— Terry ! Ne les entraîne pas dans ta Croisade personnelle.
— Moi ? Il ne me serait jamais venu une telle idée.
Il sortit du souterrain laissant Benoît face à lui-même.
 
…oooOOOooo…

 
Le père Jean sortit de sa sacristie à pas prudent. Depuis quelques jours, il vivait dans une angoisse continue, se méfiant de tout et de tout le monde, le moindre bruit le faisait sursauter. Et pourtant, il n’avait pas le droit de craquer maintenant. Deux âmes comptaient sur lui. Il posa son sac de nourriture sur l’autel afin de dégager la porte de la crypte. Il observa autour de lui avec énormément de précaution. Tout était silencieux. Peut-être trop. Mais à part ça, rien de concret ne menaçait. Il respira profondément afin de se reprendre et poussa le lourd pot de fleur. Il ouvrait la porte de la sacristie quand un grand bruit le fit sursauter. Les portes des transepts nord et sud venaient de céder sous l’assaut d’hommes armés qui se précipitèrent vers lui. Il reconnut Schmidt et PMV4. Ses yeux s’agrandirent d’angoisse ; il avait échoué. Il n’essaya pas de s’enfuir, il savait que toutes tentatives étaient vaines, mais peut-être pouvait-il encore sauver ses deux réfugiés. Il se précipita vers la crypte mais le dirigeant de PMV4 arriva devant lui avant qu’il ne puisse l’atteindre.
— Je vous avais dit que je reviendrai.
Il l’assomma.
— Celui-là est hors d’état de nuire, indiqua-t-il.
Schmidt s’approcha et poussa le curé du pied avec une grimace de dégoût.
— Attachez-le.
Pendant ce temps, les hommes s’étaient rués dans la crypte. Une voix parvint à Schmidt.
— Monsieur, les Maghrébins que nous recherchions sont ici !
— J’en étais sûr… Ligotez-les et emmenez-les au centre. Nous avons tous beaucoup de choses à nous dire.

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