Chrysalide brisée – Epilogue

OCEANE
Tout est rentré dans l’ordre. Enfin, pas vraiment tout, mais nous pouvons tout de même bénéficier d’un peu de calme.
La mort d’Hensford a donné un coup de pied dans la fourmilière du CEBY. Comme papa l’avait pensé, l’enregistrement vidéo de leur prise d’otage par Hensford les a innocentés.
La disparition de son directeur n’est pas la seule chose à avoir ébranlé les fondations du CEBY. La résurrection de David Lippman a donné naissance à bien des ragots.
C’était il y a une semaine et après bien des discussions, papa a été nommé nouveau directeur du CEBY. C’est dans son bureau que nous nous réunissons en ce moment, lui, Sarah, William, Devon et moi.
Ma cheville est toujours un peu douloureuse, mais grâce à mon attelle, je parviens généralement à marcher. Pour l’heure, je suis installée dans un canapé, Devon à côté de moi.
Derrière son bureau, papa ressemble à un proviseur. Il paraît intensément satisfait de lui-même.
— Bien. On a formé une équipe du tonnerre ! nous félicite-t-il. Mais notre boulot n’est pas fini.
— L’artefact ? suggère Will.
— Oui, mais surtout l’USIY.
Je me tortille sur mon siège. Un soupir découragé m’échappe.
— Que comptes-tu faire ?
Il plonge son regard dans le mien.
— Pour le moment, leur faire savoir que tu es sous la protection du CEBY. Ça devrait les tenir tranquilles pour un moment.
— Et après ? intervient Dev.
— Nous verrons en temps utile.
William toussote.
— Peut-être serait-il judicieux de reprendre les négociations pour reformer l’alliance ?
— Tu veux t’allier à ces pourris ! s’insurge Dev.
— Si nous travaillons ensemble, ils n’auront plus de raison de s’en prendre à Océane.
Je croise son regard. Je redécouvre son esprit affûté avec joie. Je commente :
— Intelligent.
David hoche la tête pensivement.
— On se reverra pour ça, William. Pour l’heure, regagnez vos bureaux. Océane ! Reste, j’aimerais te parler.
Je hausse des sourcils surpris, mais acquiesce.
Devon me serre la main gentiment puis se lève et sort de la pièce. David se lève à son tour et vient s’asseoir à côté de moi. Ah. C’est donc ce genre de discussion.
Il hésite un instant, puis se lance :
— Je te remercie d’avoir choisi de rester avec nous.
— C’est la meilleure chose à faire.
— Oui, j’aime à croire que tu te sens en confiance avec nous.
Je fronce les sourcils avec suspicion. Où veut-il en venir ? Je reste silencieuse, le forçant à aller jusqu’au bout de sa pensée.
— J’ai l’impression que quelque chose te tracasse. Tu es tellement pensive, comme c’était le cas sur Lasmonia.
Je rive mon regard affûté dans le sien.
— Gildius t’a dit quelque chose ?
Il ne répond pas immédiatement.
— Non, mais tu viens de le faire.
Je lâche un soupir agacé ; il m’a eu.
— Si tu ne veux pas me parler, ne me parle pas. Tout ce que je veux, c’est ton bien-être ; Devon aussi. Tu peux te confier ; on ne te jugera pas.
Je lui jette un coup d’œil hésitant, mais ne peux me résoudre à lui parler de mes doutes. Que pourrait-il y comprendre ? Et puis, Gildius a fait le nécessaire de toute manière. Même si son travail était à deux doigts de craquer lorsque N°3 m’a brisé la cheville. Mais c’est de l’histoire ancienne maintenant. Je vais bien.
— C’est tout ce que tu voulais me dire ?
— Pour le moment, oui, soupire-t-il. Sauve-toi, et n’oublie pas que je compte sur toi pour la nouvelle décoration du manoir.
J’émets un rire qui se veut amusé, mais qui sonne un peu faux. Pourtant, je suis sincèrement ravie que papa soit officiellement de retour dans nos vies. Mais qu’est-ce qui cloche chez moi ? Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à prendre le dessus sur mes problèmes ?

 

…oooOOOooo…

 

DEVON
Assis à mon bureau, j’observe l’artefact projeter son énigme dans l’air. « Je pense donc je suis ». De bien belles paroles pour résumer l’Humanité.
Je me demande sérieusement où va nous conduire cette nouvelle énigme, et ai du mal à trouver une piste intéressante. Tant de possibilités existent ! Faut-il se pencher sur l’auteur de cette citation, à savoir Descartes ? Ou faut-il la prendre au sens large et songer à la curiosité scientifique. En considérant ce qu’est la quête, ça me paraît une bonne idée.
J’entends soudain des bruits métalliques en provenance de la porte et quelques secondes plus tard, Océane entre dans la pièce, ses béquilles dans les mains.
Je lui jette un coup d’œil contrarié.
— Tu pourrais frapper avant d’entrer. J’aurais pu être en train…
— … De te masturber ? Même si ça avait été le cas, je serais venue te donner un coup de main.
Elle me lance une œillade suggestive. Ma température interne monte de quelques degrés. Je n’imagine que trop bien la scène, mais préfère retarder nos ébats à un moment plus approprié. Quand Océane aura retrouvé l’usage de sa cheville, par exemple. Je prends une profonde respiration pour reprendre le contrôle sur mes sens, et demande :
— Que voulait papa ?
Elle hausse les épaules.
— Rien de particulier. Tu as avancé sur l’artefact ?
Elle avance jusqu’au bureau sur lequel elle se repose après avoir déposé ses béquilles. Je l’observe avec attention. Elle a beau agir comme d’habitude, je sens qu’une partie d’elle s’est fermée à moi. Je déteste cette impression.
Je glisse ma main sous son menton et lève son visage vers moi. Elle se mord la lèvre en croisant mon regard, mais agit toujours comme si de rien n’était. Comment est-ce que je peux l’aider si elle ne me dit rien ?
— Je t’aime, murmuré-je finalement.
Elle me sourit tendrement et me caresse la joue.
— Moi aussi. On est revenu de loin tous les deux.
Un ricanement d’autodérision m’échappe.
— Ouais, mais cette époque est dernière nous maintenant, pas vrai ?
Elle hoche la tête, mais une partie de son regard reste éteint.
Elle s’éloigne d’un pas et suggère :
— Et si on revenait à cet artefact ?
J’accepte à contrecœur et l’interroge :
— Tu as eu d’autres idées concernant l’énigme ?
Elle grimace.
— Cette énigme est tellement précise… Elle fait sans doute échos au développement scientifique et humain de l’espèce humaine.
— Probablement… mais je ne vois aucune indication de lieux là-dedans. Et toi ?
— Pour le moment, pas vraiment. Je suppose que ce serait un lieu marquant une grande avancée dans l’histoire de l’Homme. Y’en a pas mal.
Je m’avachis contre le dossier de ma chaise, découragé.
— J’en ai ras le bol des foutues énigmes de ton père !
— Et moi donc.
Je boude un instant, puis relève mes yeux vers Océane.
— On trouvera pas cet après-midi de toute façon ; si on rentrait à l’appart ?
— Qu’est-ce que tu proposes ?
— Rien que du plaisir.
Un rire réjoui lui échappe.
— Dans ce cas, je ne vois vraiment pas pourquoi je refuserais.
Je lui rends son sourire et me lève en vitesse.
— Ne perdons pas un seul instant.
J’avance à sa hauteur et lui tends mon bras. Elle y glisse le sien et s’appuie sur moi pour marcher. Je m’inquiète toujours pour elle, mais si elle ne veut pas me parler, je peux au moins m’occuper d’elle convenablement. Et tous les deux, on finira par régler nos problèmes, quels qu’ils soient.

 

…oooOOOooo…

 

OCEANE
Etradis… Kosyatis… Azyael… Toutes ces images tournent dans ma tête. Azyael m’entraînant dans les souterrains d’Etradis, me livrant à Kosyatis. L’immensité et la puissance de l’univers comme un cadeau. Tout ce sang sur mes mains. L’eau boueuse des canaux d’Etradis. Les mots cruels d’Azyael : « Je suis loin de te surestimer, sœurette ». Les tortures mentales de Kosyatis. Le rire diabolique d’Azyael qui résonne, et auquel se mêle celui de la partie la plus sombre de mon être.

Je me réveille en sursaut ; la sueur trempant ma peau. À côté de moi, Dev dort du sommeil du juste, le veinard. Je jette un coup d’œil au réveil digital. Deux heures du matin. Je pousse un soupir ; ça ne faisait même pas une heure que je dormais.
Je me retourne sur le dos et fixe le plafond, hantée par les images de mon cauchemar. J’en peux plus de tout ça. Je me demande si au final, je n’étais pas plus heureuse quand je croyais avoir seize ans.
Agacée par la vacuité de mes pensées, je me lève et trottine vers la fenêtre. Le reflet que me renvoie la vitre fait froid dans le dos. J’ai l’air d’un fantôme. Je porte mon attention sur les étoiles alors qu’un sombre pressentiment me secoue l’échine. Quelques secondes plus tard, j’entends dans mon esprit des mots inquiets prononcés par Yanael.
— Reste sur tes gardes, Océane.

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