Chrysalide brisée – Chapitre 28

WILLIAM
Je me suis garé quelques mètres plus loin que le manoir, et suis entré par le portail secondaire dans le fond du jardin. Je dois rester discret.
Je me faufile à pas de loup vers une fenêtre que je sais toujours ouverte. Devon et moi nous étions mis d’accord sur ce système. J’espère juste que papa ne l’a pas refermé à son retour.
Avec un rien d’appréhension, je fais coulisser le battant de la fenêtre qui s’ouvre sans problème. Soulagé, je pénètre silencieusement dans la chambre d’ami que je traverse en prenant le temps d’écouter les environs. J’entends des voix étouffées. On dirait qu’elles viennent du salon.
Je m’engouffre dans le couloir et avance en direction des voix. Peu à peu, je les perçois distinctement.
— Vous n’avez pas été très coopérative jusqu’ici, Miss Oscoris. Peut-être devrais-je vous montrer à quel point je suis sérieux. Lequel voulez-vous garder en vie ?
Je fronce les sourcils. Cette voix n’est pas celle d’Hensford, mais une chose est sûre, elle n’est pas amicale.
Je sors mon arme et me cale dans le renfoncement près de la cuisine pour pouvoir jeter un œil dans le salon.
Je me mords la lèvre en constatant que mon père et mon frère sont ligotés et menacés par N°3. Hensford git au sol, baignant dans son propre sang. Quant à Océane, elle est immobilisée au sol, la cheville tordue dans un angle suspect. Si son regard pouvait tuer, N°3 ne serait plus un problème pour nous.
Ce dernier pointe son arme sur la tempe de Devon, pressant ma sœur de répondre à sa question.
Je dois agir, et vite, mais il est trop près de Dev. Mon père prend la parole :
— C’est moi que vous devriez tuer. Il compte bien plus pour l’héritière, fait-il en désignant Devon d’un signe de tête.
— Papa, ferme-la !
— Humm, vraiment ? réfléchit l’ancien chef de la CMJ.
Il éloigne son flingue. C’est tout ce qu’il me faut. Je m’élance vers le salon et abats N°3 d’une balle en plein crâne. Devon, papa et Océane m’observent comme s’il m’était poussé des ailes dans le dos.
— C’est ce qui s’appelle tomber à pic, commente finalement mon père.
J’esquisse un sourire en coin et dirige mon attention vers Océane. Je fronce les sourcils en notant sa respiration profonde et son teint rouge.
— Ça va, p’tite sœur ?
Elle relève vers moi un regard profond et sauvage qui me fait frissonner. Finalement, elle se reprend et ses yeux reprennent leur expression habituelle. Elle grimace.
— Tu es arrivée à temps.
Elle essaye de se relever, mais pousse un gémissement de douleur en bougeant sa jambe.
— Océane ? s’inquiète aussitôt Devon.
— Ça va. Enfin, je suis bonne pour une virée à l’hôpital, mais je ne vais pas mourir aujourd’hui.
Je lâche un ricanement amusé et vais libérer mon père. Devon m’observe tout en demandant :
— Comment as-tu su ?
— Océane m’a prévenu. Nous étions ensemble quand Hensford vous a attaqué.
Une fois papa libéré, je me concentre sur les liens de mon frère. Aussitôt libre, il se lève et se précipite vers Océane. Entre temps, elle s’était adossée contre le mur.
— Je vais t’emmener à l’hôpital. Appuie-toi sur moi.
J’interviens :
— Attends, on n’a pas encore décidé de ce qu’on allait faire de ces deux cadavres.
Il lâche un soupir contrarié. Ellie le rassure :
— Je peux attendre un moment.
Il cède et demande :
— Et donc, que fait-on d’eux ? On les enterre dans le jardin ?
— Non, réplique mon père. On appelle tout simplement la police. On est dans notre bon droit après tout.
Je hausse un sourcil dubitatif.
— Hensford et N°3 ? Tu crois vraiment qu’on croira à la légitime défense ?
— Quand je suis arrivé ici, j’ai installé des caméras dans les principales pièces. Tout ce que nous venons de vivre est enregistré.
Je hoche la tête pensivement.
— Dans ce cas, je me range à ton avis.
— Vu que c’est réglé… commence Devon en glissant son bras sous les épaules d’Océane et en la hissant debout. Tenez-nous au courant.
— À quel hôpital vas-tu ? demande papa. Les policiers voudront une déposition.
— À St-James.
Lui et Océane sortent de la maison sans rien ajouter. Je les observe un instant. Ils ont vraiment l’air fusionnel. C’est troublant. J’ai beau commencer à m’habituer à leur histoire, une part de moi les réprouve toujours. Je ne suis pas certain que mon état d’esprit change un jour. Je ne suis pas même certain de le vouloir. Pourtant, ils restent mon frère et ma sœur et mon amour fraternel pour eux est toujours là. Comment peut-on vivre avec un tel secret ?

 

…oooOOOooo…

 

MAXINE
Cela ne fait que quelques jours que je suis réfugiée dans ce taudis, mais j’ai l’impression que ça fait des mois. Quand on n’a rien à faire de la journée, l’ennui se fait vite sentir. Je n’ai plus eu de nouvelles de l’héritière depuis qu’elle m’a conduite ici. J’espère qu’elle ne m’a pas oubliée !
Je tourne en rond dans ce boui-boui. Je suis en train de passer une énième fois le balai quand j’entends du bruit en provenance de l’entrée.
J’attrape aussitôt mon arme et la braque vers la nouvelle arrivée, qui se trouve être Océane Lippman.
J’abaisse mon flingue en soupirant.
— Un de ces jours, je vais finir par vous tuer…
Sa seule réponse se révèle être un sourire fatigué. J’avise alors ses traits tirés, ses béquilles et sa cheville gauche dans une attelle.
— Vous n’avez pas l’air de péter la forme.
Elle ricane.
— Ça, c’est de l’observation ! Désolée de ne pas avoir pu venir plus tôt ; j’ai été occupée.
J’acquiesce et tire la chaise vers elle.
— Venez vous asseoir.
Elle me remercie d’un mouvement de tête et s’exécute. Je m’assois sur le lit en face d’elle et demande impatiemment :
— Que s’est-il passé ?
Elle réfléchit à ses mots, puis raconte :
— Disons que le CEBY a été le théâtre de luttes internes. Son directeur, M. Hensford est décédé.
J’ouvre des yeux ébahis.
— Mon Dieu…
— Ce n’est pas une grande perte, croyez-moi.
Je la dévisage. Elle ne paraît effectivement pas accablée de chagrin. Je l’interroge :
— Savez-vous qui va le remplacer à la tête du CEBY ?
Elle fait la moue.
— Les pourparlers sont toujours en cours, mais ce sera probablement mon père.
— Votre père ?
— Adoptif.
Je reste perplexe face à ces informations. Effectivement, il s’en est passé de belles en quelques jours. Je ne sais pas si ces changements sont de bon augure, et quoi qu’il en soit, ils ne sont pas ma préoccupation majeure.
Je reprends la parole.
— Et en ce qui me concerne ?
Elle soupire.
— Vos supérieurs ont quitté Bruxelles avant-hier. La reconfiguration du CEBY va les toucher aussi. Ils vont être occupés ces prochains temps.
Si Ian et ses hommes ne sont plus ici ; ça va me faire gagner du temps. Mais pour faire quoi ?
— Est-ce que ma tête est mise à prix ?
— Pas officiellement. Mais les antennes de votre agence ont sûrement des ordres.
— Ce n’est plus mon agence…
Je lâche un profond soupir désespéré et me prends la tête dans les mains. Je suis dans une impasse, et une belle.
— Que me conseillez-vous ?
— Vous pourriez vous exiler dans un endroit reculé, et vivre votre vie à l’écart…
Je grimace franchement à cette idée ; ce n’est pas moi, et je ne suis pas prête à tout abandonner.
— Ou vous pourriez rester ici, travailler pour le CEBY et bénéficier de sa protection.
Je lui jette un regard surpris.
— Pourquoi le CEBY ?
Elle hausse les épaules.
— Je vais probablement y rester aussi. Si mon père est nommé directeur, vous pourrez nous aider à contrer les machinations de l’USIY.
Je rive mes yeux dans les siens et sonde son regard. Elle paraît sincère. Mais moi, suis-je prête à retourner complètement ma veste ? Je n’ai pas vraiment le choix après ce que mes compatriotes m’ont fait subir, mais, et si le remède se révélait pire que la maladie ?
Je ne le saurai jamais si je ne fais pas le premier pas.
— Je marche.
Elle me sourit. Je lève les yeux au ciel devant son air sincère, mais malicieux, et déclare :
— Qui aurait cru qu’on finirait par travailler ensemble… J’espère au moins que vous allez me loger dans un endroit plus convenable.
Elle éclate d’un rire franc. Son sourire pétillant m’affirme que je n’aurais pas à regretter mon choix. Peut-être pourrais-je partager son allégresse si son regard n’était pas éteint, et si ma famille n’était pas à des milliers de kilomètres. La reverrai-je seulement un jour ?

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