Chrysalide brisée – Chapitre 27

DEVON
Ça y est ! Hensford est sous les verrous ! Je ne vous dis pas la joie que je ressens depuis que j’ai appris la nouvelle. Je peux enfin imaginer mon futur sans nuages. L’épée de Damoclès qui pesait sur mes épaules s’est désintégrée.
J’ai aussitôt prévenu Océane. L’information l’a réjouie également. J’ai voulu la rejoindre, mais elle m’a dit vouloir se reposer. Du coup, je rejoins mon père au manoir.
Je le retrouve au salon confortablement assis devant une tasse de café. Il lève un regard interrogateur vers moi en m’entendant arriver.
— Tout a marché comme sur des roulettes. Hensford est en garde à vue.
Il sourit avec satisfaction.
— Bonne nouvelle. On va pouvoir avancer maintenant.
Je hoche la tête et demande :
— N°3 ?
— Toujours ligoté dans le bureau. Tu veux un café ?
— C’est pas de refus.
Je m’assois dans le canapé à côté de mon père et me sers une tasse. Je bois quelques gorgées avant de m’enquérir :
— Que va-t-on faire de lui ?
— Le garder enfermé, mais en prison cette fois-ci.
— Il pourra tenir compagnie à Hensford.
— Je préfèrerais éviter de les mettre en présence l’un de l’autre.
Je hoche la tête. Ce serait effectivement catastrophique d’amener deux génies du mal comme eux à s’associer à nouveau. Je change de sujet.
— Tu vas rester, pas vrai ? Tu ne vas pas repartir sur ton île ?
Il me sourit mystérieusement.
— Je reste. Bien entendu, mon retour officiel va être compliqué ; tu connais la bureaucratie… Je compte bien me réinstaller dans cette maison… définitivement.
Je lui rends son sourire sincèrement.
— J’en suis heureux.
Un silence complice s’installe entre nous. Il le rompt quelques minutes plus tard.
— On ne sera pas de trop pour remettre le CEBY sur les rails… et pour trouver comment riposter contre l’USIY.
Un bref sentiment d’angoisse m’étreint.
— Tu crois qu’Océane est encore en danger ?
Il soupire.
— Malheureusement, tant que cette quête ne sera pas terminée, je crains qu’elle le soit toujours.
Mes yeux se perdent dans le vide alors que je songe aux derniers événements.
— Elle n’est plus tout à fait la même depuis New York.
Il approuve d’un mouvement de tête.
— Je l’ai remarqué aussi. Elle semble… plus apeurée qu’auparavant.
Je me pince les lèvres, troublé par cette inquiétude qui s’ancre en moi.
— Elle ne veut pas m’en parler. Elle prétend que rien n’a changé, que son état n’est pas plus grave qu’avant… Elle a remis une réserve entre nous ; je pensais qu’on avait dépassé ce stade.
Il m’a écouté attentivement, et me propose alors :
— J’essaierai de lui parler, mais tu la connais comme moi ; elle peut se montrer extrêmement bornée.
J’approuve d’un grognement agacé.
Un léger bruit nous parvient soudain du hall d’entrée, comme un froissement de tissu.
J’échange un regard suspicieux avec mon père. Si c’était quelqu’un de notre famille, il se serait déjà annoncé. Serait-ce N°3 qui aurait réussi à se libérer ?
Je me lève silencieusement et m’approche à pas de loup du hall. Je jette un coup d’œil vers la porte d’entrée pour ne rien voir de suspect.
Je m’apprête à me retourner quand je ressens une douleur lancinante dans la nuque. Mon esprit s’alourdit et mes jambes fléchissent alors que je perds conscience.
 
…oooOOOooo…

 

OCEANE
Gildius affirme qu’il m’a soignée. Je ne sens guère de différence pour le moment, mais je préfère lui faire confiance. Je n’ai pas trop le choix de toute manière.
Je me suis reposée en début d’après-midi, mais j’ai vite été réveillé par mon téléphone. William veut me parler. Il m’a donné rendez-vous pans un parc public. C’est là que je le rejoins en m’interrogeant sur ses motivations.
Mon frère aîné m’attend à l’orée du parc. Une trace de sourire étire ses lèvres quand il m’aperçoit. Pour un peu, je pourrais croire qu’il est sincèrement content de me voir.
— Salut, m’accueille-t-il quand j’arrive à sa hauteur.
— Salut. Tu voulais me voir ?
Je me suis arrêtée face à lui et l’observe en gardant mes mains dans mes poches, quelque peu mal à l’aise.
— Ouais. On marche un peu ? propose-t-il tout en désignant le parc.
Je hausse un sourcil, surprise par sa suggestion, mais acquiesce et me mets à marcher à ses côtés. Un silence s’installe entre nous. J’avoue être quelque peu perplexe de sa démarche. Nous ne nous sommes pas retrouvés seuls depuis son anniversaire. À présent, il dit vouloir me parler, mais ne prononce pas un mot. Plutôt étrange.
— Devon t’a dit pour Hensford ? fait-il finalement.
— Oui, la police l’a arrêté en fin de matinée. Il doit toujours être en garde à vue.
Je l’observe à la dérobée. Sa mâchoire est serrée, son teint légèrement blême. Cette situation ne doit pas être facile à vivre pour lui, après toutes ces années à admirer son directeur. Je m’enquiers :
— Tu tiens le choc ?
Il me jette un coup d’œil surpris.
— Oui, merci de t’en soucier. Je suis heureux de pouvoir rattraper mes erreurs… en partie du moins.
J’approuve, à la fois pour lui et pour moi.
— Oui, c’est la meilleure chose à faire.
Le silence nous cueille à nouveau, mais moins pesamment. Finalement, Will reprend :
— Tu crois que papa va reprendre la tête du CEBY ?
— Je crois que c’est son but… et ce n’est peut-être pas un mal.
— Tout va changer, hein ?
J’abonde d’un grognement résigné. Il soupire et lâche :
— Et toi, qu’est-ce que tu vas faire ?
Je hausse les épaules.
— Rester probablement. Vous avez besoin de moi pour les énigmes.
— On pourra te faire confiance ?
Je rive mon regard blessé dans le sien.
— Excuse-moi Océane, mais tu as tendance à t’enfuir au plus mauvais moment.
Je me mords les lèvres, vexée. J’aimerais réfuter ses propos, mais je ne le peux pas. Et avec ce qui se passe actuellement dans mon crâne, j’aurais du mal à prédire l’avenir.
Le banc sur ma droite arrive à point nommé. Je m’y assois avec découragement et soupire.
— Tu as raison ; je ne suis pas digne de confiance. Pourtant, j’essaye.
Abasourdi par ma réaction, Will s’installe près de moi après un moment d’hésitation.
— Je ne voulais pas t’accabler. T’as plutôt bien agi ces derniers temps. Il n’y a pas de raison que ça change.
Un ricanement presque désespéré m’échappe. Comme j’aimerais qu’il ait raison ! J’avoue :
— La plupart du temps, je me sens complètement dépassée, William.
Il me fixe d’un air perplexe.
— C’est pas l’impression que tu donnes.
— Je suis actrice ; je sais faire semblant. Le rôle de l’héritière ne laisse aucune place à la faiblesse.
Il reste silencieux un instant avant de déclarer :
— J’entends ce que tu dis, mais si Yanael t’a confié ce rôle, c’est qu’il t’en savait capable.
Je m’emporte.
— Il a confié ce rôle à un nourrisson ! Il n’avait aucun moyen de savoir quel genre de femme j’allais devenir.
— C’est vrai. Cela dit, il t’a confiée à notre mère. Il avait confiance en la façon dont elle t’élèverait.
Je hoche la tête en soupirant.
— Au final, ce n’est pas elle qui l’aura fait.
— Devon et moi avons fait de notre mieux.
Je lui jette un coup d’œil et le rassure d’un sourire.
— Ce n’était pas un reproche. Je ne pourrais jamais assez vous remercier d’avoir été là pour moi à cette époque… malgré ce qu’il s’est passé ensuite.
Il me sourit à son tour chaleureusement.
— Je ne l’ai plus pensé pendant un temps, mais je suis assez fier du travail qu’on a accompli.
Il toussote comme pour essayer d’échapper à cet instant sentimental.
— Même si Devon et toi…
Il s’est crispé. Je soupire.
— Je sais que ce n’est pas facile à accepter. Tout ce qu’on te demande, c’est de ne pas nous mettre de bâtons dans les roues.
Il approuve d’un grognement résigné.
— Au moins, tu le rends heureux. Je ne peux pas t’enlever ça.
Un sourire tendre me vient alors que je songe à mon compagnon. Ces deux derniers mois nous ont véritablement rapprochés. Et pourtant, j’hésite encore à lui parler des souvenirs qui se réveillent en moi. Il me soutiendrait ; c’est certain. Mais tant que je n’aurais pas accepté cette part de moi, je n’oserai pas en parler. Gildius sait ; c’est suffisant.
— Océane, tu es toujours avec moi ?
Je reviens à la réalité et reporte mon regard sur Will.
— Hein ? oui, oui je suis là. J’étais perdue dans mes pensées.
— Seulement les tiennes ?
Je le réprimande du regard, pour constater qu’un sourire taquin étire ses lèvres. Je hausse des sourcils étonnés. Je ne pensais pas qu’il pourrait un jour plaisanter sur ce sujet.
Je commence à me détendre en comprenant que mon frère se fait doucement à moi. Cela ne dure pas. Un cri mental résonne soudain dans ma tête.
— Océane !
Je sursaute angoissée.
— Devon…
William plisse le front.
— Eh bien quoi ?
— Il est en danger !
J’essaye de contacter mon compagnon par télépathie, mais n’obtiens aucune réponse. Mon inquiétude monte de plusieurs crans.
— Il est au manoir, indiqué-je à Will tout en enquêtant mentalement. Papa est avec lui et… Hensford aussi. Il a été libéré, et il a une arme.
Inquiet, Will essaie tout de même de relativiser.
— Deux contre un ; la chance est de notre côté.
Je nie d’un mouvement de tête.
— Il est armé et décidé. Il a… il a eu Devon.
Devant le regard horrifié de Will, je précise.
— Il l’a assommé, je veux dire. Papa est désarmé.
Je me lève vivement.
— Je dois y aller.
— File, approuve William. Je te rejoins aussi vite que je peux.
Je hoche la tête et m’élance, trouvant vite mon rythme de Lasmonienne. Je ne dois pas perdre une seule seconde.

 

…oooOOOooo…

 

DEVON
Je me réveille en gémissant de douleur ; j’ai l’impression que mon crâne va exploser. Je veux instinctivement lever ma main vers mon crâne, mais je me rends compte que celle-ci est entravée. Cette prise de conscience suffit à me réveiller totalement.
J’ouvre les yeux brusquement pour aussitôt le regretter. Je suis dans la merde… et mon père aussi. Je le découvre attaché sur une chaise à côté de moi, l’air furieux. Si j’en juge à mes propres bras et jambes ligotés, je dois lui ressembler comme son reflet dans un miroir.
Face à nous, Hensford braque le canon de son arme, tour à tour sur mon père ou sur moi. Un sourire haineux, mais ravi étend ses lèvres ; son regard vire à la folie malsaine. Je n’avais jamais vu mon boss ainsi… et ça me ferait sérieusement chier que ce soit la dernière image que j’emporte avant de rejoindre ma tombe.
— M. Devon Lippman, ravi de vous voir à nouveau parmi nous !
Je grince des dents. Sa voix est aussi agaçante que d’habitude.
— Tes propos sont toujours aussi utiles, Timmy, ironise mon père en l’appelant par son petit nom.
Ça le met dans une fureur noire.
— La ferme ! J’aurais dû te tuer quand j’en ai eu l’occasion. Ta famille m’aura pourri la vie jusqu’au bout ! J’aurais dû tous vous tuer ! Y’aura bien que pour ta femme que j’aurais réussi.
Je braque un regard ahuri sur lui. Le choc de cette révélation se transforme vite en haine. C’est donc lui qui est derrière notre enlèvement au Panama ; lui qui est derrière l’assassinat de maman.
— Espèce de pourriture ! rugit mon père.
Apparemment, il n’était pas au courant non plus. Je reporte mon regard sur lui. Son teint a viré au rouge ; ses yeux semblent presque jaillir de leur orbite. Ce n’est plus mon père que j’ai sous les yeux, mais un homme amoureux qui cherche vengeance pour le meurtre de sa femme. Je peux aisément le comprendre ; après tout, la vengeance me murmure des mots doux à l’oreille aussi ; mais pour le moment, on n’est pas en position de force.
— Quoi ? reprit notre kidnappeur. Tu pensais que votre enlèvement près d’un artefact était un hasard ? Élisa était une traitresse ; elle méritait son sort. Quant à ce que vous avez vécu toi et tes enfants… ma foi, ce n’est pas moi qui vous ai emmené avec moi en mission.
Je tire sur mes liens pour essayer de me dégager, avec l’envie folle de coller un pain dans la gueule de cet enfoiré. Malheureusement, ils sont bien trop solides pour moi.
Papa, pour sa part, semble regagner son calme plus vite que moi.
— Tu dis vouloir nous tuer depuis longtemps, alors pourquoi nous garder en vie désormais ?
Je lui jette un regard ahuri. Que cherche-t-il à faire ? Hensford n’a pas besoin de raisons supplémentaires pour appuyer sur la gâchette.
Un rictus calculateur étire les lèvres de notre assaillant.
— Grâce à vous, je suis désormais persona non grata au CEBY. Je veux retrouver ma place. Je ne connais qu’une personne qui pourra certifier que les preuves sont des fausses. Qu’une seule personne qu’on croira. Mais pour qu’elle veuille coopérer, il me faut des garanties, des points de pression.
J’ouvre des yeux inquiets en comprenant où il veut en venir.
— Océane…
Un ricanement mauvais résonne.
— Votre sœur, exactement. Je pense qu’elle valut vos vies bien plus haut que ma place au CEBY. Elle cédera. Quant à ce qu’il se passera ensuite, tout dépendra d’elle.
Je serre les poings. Je dois empêcher qu’il la joigne. Car il a raison, s’il lui expose cet ignoble marché, elle cédera. Je dois m’en sortir par mes propres moyens. Mes neurones surchauffent alors que je réfléchis à une autre solution.
Mais finalement, ce n’est pas de moi qu’elle viendra. J’aperçois soudain un bras ceinturer Hensford pendant que la main opposée, armée d’un couteau, lui tranche la gorge. Mon ancien patron porte une main à son cou, essayant en vain d’épancher sa blessure. Il s’écroule au sol dans un gargouillement humide, nous dévoilant la silhouette de N°3. Il éclate d’un rire ravi.
— Il semblerait que les situations s’inversent.
D’un geste dédaigneux, il pousse du pied le corps moribond d’Hensford et lui retire son arme des mains.
— Eh bien, on en apprend de belles en restant dans l’ombre. Je suppose que vous êtes mes vrais ravisseurs. Je préfère vos vrais visages. Surtout le vôtre, ajoute-t-il en désignant mon père, notant ainsi leur ressemblance.
La mâchoire de papa se contracte à ces mots. Le Numéro continue :
— Le plan de ce chien n’est pas si mauvais après tout. Il y a moi aussi quelques petites choses que j’aimerais obtenir de l’héritière. Mais je n’ai pour ma part besoin que d’un otage. Lequel de vous devrais-je garder en vie ? Sérieusement, je vous le demande. Convainquez-moi.
J’échange un regard concerné avec mon père. Là, on est vraiment mal barré.
J’entends soudain un sifflement et sens un mouvement d’air sur mon visage. Je me retourne pour voir Océane arriver dans la pièce. Elle jauge la situation en un clin d’œil et se fige en découvrant le cadavre d’Hensford et N°3 braquant son arme sur elle. La haine envahit son regard alors qu’elle feule :
— N°3.
— Miss Oscoris.
Je l’observe d’un air intrigué. Il a perdu de sa confiance et je devine une lueur de terreur dans son regard. Il réaffirme sa prise sur son arme.
— Si vous tentez quoique ce soit, je tue l’un de ces hommes. Coopérez et aucun mal ne leur sera fait.
Un rictus étire les lèvres d’Ellie.
— J’ai l’air stupide ?
Avec rapidité, elle lance son pied vers lui pour le désarmer. Malheureusement, il a vu venir le mouvement. Il jette son arme et parvient à attraper la cheville d’Océane qu’il tord sans ménagement. Elle pousse un cri tout en tombant au sol. J’ai le réflexe de me lever vers elle mais mes liens me retiennent vite.
Notre assaillant laisse échapper un rire ravi.
— Vous allez peut-être m’écouter désormais.

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