Chrysalide brisée – Chapitre 26

OCEANE
La nuit est effroyablement silencieuse. La chambre est plongée dans la pénombre. Sur sa chaise, N°3 est toujours endormi. C’est moi qui suis chargée de le surveiller. Ce qui se révèle être d’un ennui ! Mais qui me permet de faire le tri dans mes pensées.
La scène qui s’est produite à la statue de la Liberté n’en finit pas de me surprendre… et de m’angoisser. Je souhaiterais à un tel point que ce soit un dispositif qui ait transféré l’artefact dans mes mains, mais j’en doute. Je suis si tendue que j’en ai mal aux épaules. J’ai tellement peur de revivre ce que j’ai enduré sur Etradis !
Je prends une profonde respiration pour essayer de me détendre. Je ne dois pas laisser cet événement m’atteindre. J’ai plus important à faire que de céder à la panique.
Je reporte mon attention sur notre prisonnier. Il n’a pas bougé. Même endormi, son expression reste sombre et un rien malsaine. Un frisson désagréable me secoue. Seigneur ! Je déteste ce type !
Je m’adosse plus confortablement dans mon fauteuil. Devon et David dorment dans les chambres attenantes. Je me suis portée volontaire pour veiller sur N°3. Pour une fois que mes insomnies peuvent servir à quelque chose !
Mais l’ennui m’envahit et refuse de se laisser chasser. J’ai essayé de lire un bouquin, mais n’ai pas réussi à me laisser porter par l’histoire. Mes soucis revenaient au galop au-devant de la scène.
Du coup, je reste immobile dans mon fauteuil, et peu à peu, sans que je ne m’en rende vraiment compte, mes paupières se font lourdes, très lourdes…
Un cliquetis me fait ouvrir grand les yeux quelques instants plus tard. Je sursaute en découvrant les lieux. Je ne suis plus dans ma chambre d’hôtel new-yorkaise, mais dans le cachot qui m’a retenue à Etradis. Mon sang se fige dans mes veines.
— Non…
Je me lève comme à contrecœur et détaille l’endroit avec angoisse. Ce sont bien les mêmes murs, la même poussière, la même fosse d’aisance, et surtout la même grille. Je suis à nouveau prisonnière !
Ma respiration s’accélère sous le flot de panique qui m’agresse alors. Non, tout ça c’est le passé, c’est terminé ! Une pensée sournoise me traverse soudain. Et si tout ce que j’avais vécu depuis mon retour d’Etradis n’avait été qu’un rêve, une torture imaginée par Kosyatis ? Mon cœur manque un battement à cette idée.
— Pourquoi est-ce que tu t’angoisses tellement ? retentit soudain une voix. Ce n’est pas comme si nous n’avions pas les moyens de sortir de là.
Je me retourne avec effarement vers la provenance du son. C’est ma propre voix que je viens d’entendre… et c’est moi-même que je vois nonchalamment appuyée au mur à côté de moi. Une version de moi qui raillonne d’assurance, et qui paraît presque amusée de la situation. J’ouvre des yeux ahuris. Qu’est-ce qui se passe encore ?
Mon reflet se redresse alors et s’approche de moi.
— Ma chérie, dit-elle alors en me caressant la joue et en me tournant autour, tu nous imposes trop de barrières.
Elle se dirige alors vers la porte de la grille fermée à double tour et s’adosse contre elle, les yeux rivés sur le verrou.
— Tu ne te rappelles plus la façon dont tu as ouvert ce cadenas ? Tu ne te rappelles plus de notre puissance ?
Je fais un pas en arrière, apeurée, mais qu’importe la distance physique que je mets entre nous, les souvenirs m’assaillent. Je me revois assise dans cette même cellule, David, Yanael, Sineus et Azyael à la porte. Je me revois manipuler l’air et les molécules à l’intérieur du verrou pour faire glisser le pêne… et ouvrir la porte.
Mon souffle se bloque dans ma poitrine alors que mon double affiche un sourire victorieux.
— Voilà, rappelle-toi. Songe à tout ce que nous allons pouvoir faire maintenant.
Elle revient vers moi, pour ne s’arrêter qu’à quelques centimètres de mon visage. Elle attrape mes mains et les lève au niveau de nos épaules, comme si elle voulait s’apprêter à danser.
— Nous n’avons plus aucune limite désormais… et nous allons gagner.
J’ai la soudaine impression que l’air autour de moi prend vie. Je vois désormais toutes les molécules qui le composent, toute cette vie qui pullule, et qui ne demande qu’à être manipulée. Et j’ai l’impression de tomber dans un puits sans fond.

Je me réveille en sursaut, un cri résonnant encore dans ma gorge. Comme si la terreur de mon cauchemar ne suffisait pas, je constate que N°3 est éveillé, et qu’il a les yeux rivés sur moi.
— Pauvre petite chose, raille-t-il. Un vilain cauchemar vous a fait peur ?
Je serre les poings. Il ne manquait plus que ça !
Le Numéro m’observe, un sourire méprisant aux lèvres.
Je me lève vivement, ne supportant plus de rester immobile.
— Je ne ferais pas le malin, à votre place.
— Vous pouvez m’interdire beaucoup de choses, miss Oscoris, mais pas ça.
Je lui réponds par un grognement agacé. Je sais bien que je ne dois pas le laisser m’atteindre, mais je suis trop à cran pour ça. Je me détourne et me dirige vers la fenêtre pendant qu’il commente :
— Je ne savais pas que je hantais vos rêves.
Un rire méprisant m’échappe.
— Vous vous surestimez.
Il émet un grondement rageur.
— Vous vous surestimez aussi. Vous m’avez libéré Océane, et quand je deviendrai libre de mes mouvements – parce que croyez-moi, ce sera le cas – vous deviendrez ma chose.
Je serre les dents, sentant la haine monter en moi, mais N°3 n’a pas encore terminé son discours.
— Vous serez mon esclave, fantasme-t-il, et ce sera vous qui serez attachée sur cette chaise, ou au montant d’un lit, ou au plafond… Je ne suis pas vraiment difficile à ce niveau-là.
Mes muscles se contractent, et je commence sérieusement à voir rouge, tandis que virevoltent dans mon esprit ses mots pervers et les souvenirs de mon rêve.
— Je te prendrai de toutes les façons imaginables, et tu en finiras par aimer ça. Tu en redemanderas, même.
C’en est trop ! J’explose et me retourne avec fureur vers lui.
— Pour qui tu me prends, minable créature !
La rage et le dégoût ont renversé ma raison, je ne suis plus que pulsions de haine et de colère, pulsions que je projette vers mon prisonnier, et notamment vers sa gorge. C’est si facile de distinguer les atomes de gaz qui transitent dans sa trachée-artère ; si facile de repérer les molécules d’oxygène… Si facile de l’en priver.
Il ouvre des yeux horrifiés en commençant à étouffer. Il toussote, tâchant de respirer plus vite pour augmenter son apport en oxygène. En vain. J’ai le contrôle. Je souris en le voyant paniquer. Il la ramène moins à présent !
La peau de son visage prend une belle teinte violacée. D’ici quelques instants, ça en sera fini de cette vermine ignoble.
C’est alors que je reprends conscience de ce que je suis en train de faire. Je laisse échapper un hoquet horrifié, et lâche le contrôle que j’exerçais sur N°3. Qu’est-ce qui m’a pris, nom de Dieu ? J’étais sur le point de le tuer ! Je recule, voulant échapper à mes actes, mais le mur me retient bientôt.
De son côté, le Numéro a repris des couleurs, et darde sur moi un regard haineux. Je dois sortir de cette pièce. À tout prix. Je ne suis pas certaine de pouvoir me contrôler si je reste avec ce type. Je dirige mes pensées vers Devon.
— Tu es réveillé ?
Il me répond quelque temps après :
— Ouais. Qu’est-ce qu’il y a ?
Je déglutis difficilement.
— Tu peux me remplacer ?
— Tu vas bien ? s’enquiert-il d’une voix inquiète plutôt que de me répondre.
Je ne sais tout simplement pas quoi lui dire, alors je répète.
— Tu peux me remplacer ?
— J’arrive.
Je n’ai pas quitté N°3 des yeux pendant notre échange. Je ne peux pas prendre le risque qu’il raconte ce qu’il vient de se produire.
— Si vous dîtes à qui que ce soit ce que je viens de faire, je ne m’arrêterai pas la prochaine fois.
Il me rend mon regard haineux, mais finit par acquiescer sombrement.

 

…oooOOOooo…

 

DEVON
Pour le moment, notre plan se déroule sans accrocs. Du moins, en apparence. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé au juste entre N°3 et Océane, mais ma chère et tendre paraît nerveuse depuis New York. Nerveuse et triste. Il n’en faut pas plus pour que je m’inquiète, mais elle s’entête à me dire que tout va bien.
Notre périple à Genève s’est passé sans surprise. N°3 a tenu parole et nous sommes désormais en possession d’un dossier de preuves compromettantes contre Hensford. Nous avons ramené le Numéro à Bruxelles et l’avons enfermé dans une pièce du manoir. J’ignore ce que nous allons faire de lui ensuite.
Pour l’heure, William et moi nous rendons voir le secrétaire du ministre de la Défense. Océane nous a certifié qu’il était intègre, et qu’il était en mesure de faire arrêter Hensford.
Ne voulant pas risquer d’être vus au ministère, nous lui rendons directement visite chez lui, avant qu’il parte à son travail.
À mes côtés, Will reste silencieux. En ce qui me concerne, j’ai toujours en travers de la gorge ses actions passées. Il faudrait sans doute briser la glace, mais j’ignore comment le faire. Enfin, le plus important, c’est qu’apparemment on peut lui faire confiance. Il a l’air sérieusement décidé à se débarrasser d’Hensford.
Nous arrivons enfin devant la demeure du secrétaire et nous faufilons jusqu’à la porte d’entrée. Il vient nous ouvrir quelques dizaines de secondes après que nous ayons frappé.
C’est un homme d’une quarantaine d’années qui nous dévisage, le regard franc et les cheveux poivre et sel.
Il hausse un sourcil intrigué.
— Que puis-je pour vous, messieurs ?
Je lui montre le dossier que je tiens dans les mains.
— Nous avons des informations de la plus haute importance sur le directeur du CEBY.
Son regard s’affûte aussitôt.
— Comment…
— Je suis William Lippman, l’interrompt mon frère, chef de section du Centre. L’entrevue que nous requerrons est capitale.
— Pourquoi moi ?
— Parce que vous ferez ce qu’il faut.
Il réfléchit un instant, puis cède et nous laisse entrer dans sa demeure. Il nous précède jusqu’à une salle à manger lumineuse et nous invite à nous installer à table.
— Je vous offre un café ?
— Volontiers, répond Will.
Je me contente de hocher la tête.
Notre hôte s’efface dans la cuisine et revient peu après avec nos boissons. Il les dépose sur la table et s’assoit à son tour. Il boit quelques gorgées du liquide amer, puis porte son attention sur nous.
— Je vous écoute.
Je glisse le dossier vers lui.
— Vous trouverez là-dedans des pièces compromettantes prouvant que M. Hensford entretient des liens avec plusieurs groupuscules terroristes.
Il ouvre des yeux ébahis, et feuillète les différents documents de la chemise, surtout des transferts bancaires.
— Cela pourrait très bien être des faux, commente-t-il au bout d’un moment.
— Certes, reconnaît Will, mais cela mérite tout de même qu’une enquête soit ouverte.
Notre interlocuteur prend une profonde inspiration et déclare :
— Je vais y réfléchir. Je vous tiendrai au courant des suites données à cette affaire.
Il nous signifie ainsi notre congé. Je me lève, imité par Will et prends le chemin de la sortie. Le secrétaire referme derrière nous.
— J’espère qu’Océane ne s’est pas trompée sur son compte, chuchote William alors que nous descendons le perron.
— Il n’y a pas de raison.
Un court silence s’installe qu’il finit par rompre.
— Ça s’est bien passé à Washington ?
Je lui jette un coup d’œil surpris ; on lui a déjà fait un compte-rendu de notre voyage.
— Tu sais bien que oui.
— Ce que je veux dire c’est… Océane n’a pas eu de problèmes avec l’USIY ?
Une pointe de ressentiment me pique.
— Non, ils ne l’ont pas approché. Mais grâce à toi, elle est persona non grata là-bas.
Il soupire.
— Je sais que j’ai fait une connerie.
— Une connerie qui a failli lui coûter la vie !
— J’ai pas d’excuses, et tu as toutes les raisons de m’en vouloir, mais est-ce que tu crois que toi et moi on pourrait aller de l’avant ?
Je lâche un grognement.
— J’en sais rien. Probablement, mais pas tout de suite.
Il acquiesce, déçu, mais pas surpris.

 

…oooOOOooo…

 

OCEANE
Les yeux dans le vide, j’observe les passants défiler devant moi. Alors que je rentrai à l’appartement, toute motivation m’a quittée, et je me suis assise à la terrasse de ce café. Je suis terrifiée. On m’a toujours dit qu’il fallait se battre contre ses propres peurs, mais comment faire quand ce qui vous terrifie le plus est vous-même ?
Je n’ai plus dormi depuis mon dernier cauchemar à New York, ça doit faire 36 heures. J’ai trop peur de ce qu’il pourrait advenir si je perdais le contrôle à nouveau, de ce que je pourrais commettre. Mais je suis à bout. Ça va faire des semaines que je n’ai pas bénéficié de vraies nuits de sommeil. J’ai l’impression étouffante que je vais péter un câble ; qu’à la manière de Hulk, je vais me transformer pour devenir un monstre psychopathe.
Je sens un sanglot comprimer ma gorge et bloquer ma respiration. Je repense alors à la façon dont j’ai privé d’air N°3, à ses yeux révulsés, à la joie morbide que j’éprouvais à ce moment-là. Je frissonne violemment.
Je me fais honte… et j’ai tellement peur. Je me sens complètement démunie. Je n’ai aucune idée de la façon de lutter contre ce qui s’est réveillé en moi, de détruire ces connaissances qui fuient de mon subconscient, qui se révèlent à moi et me transforment doucement, mais sûrement.
Mes paupières ne suffisent soudain plus à retenir mes larmes, et elles se mettent à dévaler silencieusement sur mes joues.
Je ne sais pas combien de temps se déroule, je nage, ou plutôt devrais-je dire je me noie, en plein vide. Une silhouette s’arrête soudain face à moi, me cachant la lumière du soleil. Je lève les yeux pour découvrir le visage inquiet de Gildius. Il reste silencieux, son regard compatissant dans le mien, puis s’assoit à ma table. Après un instant d’hésitation, il pose sa main sur la mienne et la serre gentiment.
Nous n’avons pas besoin de mot pour communiquer pour le moment. Sa seule présence me rassure. En cet instant, j’ai le sentiment que seul un Lasmonien peut me comprendre. Je remercie le ciel que Gildius soit présent sur Terre.
Finalement, je ressens le besoin de parler et bredouille d’une voix cassée :
— Je ne sais plus quoi faire…
Il hoche la tête avec compréhension et demande :
— Quand est-ce que ça a commencé ?
Je soupire.
— J’en ai pris conscience avant-hier. Je ne comprends pas à quoi c’est dû… Est-ce que tu penses que la fatigue… ?
— Non, pas seulement du moins.
Il attend un instant avant de me faire part de ses conclusions.
— Malheureusement, je pense que lorsque nous t’avons fait retrouver la mémoire, nous avons libéré certaines des connaissances que tu avais acquises à Etradis.
— Comme s’il y avait une fuite dans mon cerveau, en gros.
Il acquiesce. Je sens de nouvelles larmes se former à cette idée.
— Donc ça va empirer.
Il serre ma main davantage. Je l’interroge d’une voix suppliante :
— Il n’y a rien qu’on puisse faire ?
— Je l’ignore. Je pourrais essayer de colmater la brèche, mais je ne suis pas certain que ça suffise.
— Mais tu vas essayer, hein ?
Je me fais l’effet d’être une gamine de cinq ans suppliant son père de la protéger des méchants monstres cachés sous son lit.
— Bien sûr.
Je lui souris sincèrement. Depuis que je le connais, Gildius a toujours été là pour moi. Bien plus que mon propre père, biologique s’entend.
— Merci. Tu fais tellement pour moi alors qu’on se connait à peine.
Il hésite un instant et avoue :
— Il y a une raison à ça. Je suis ton oncle.
J’ouvre des yeux ébahis à cette nouvelle.
— Mon… oncle ?
Il acquiesce.
— Yanael est mon demi-frère.
Je reste sans mot dire. Gildius attend ma réaction avec une lueur d’inquiétude au fond des yeux. Eh bien, je comprends mieux maintenant pourquoi il s’occupait tant de moi… et ça me fait plaisir, en quelque sorte.
J’esquisse un petit sourire et demande d’un ton taquin :
— Je peux t’appeler tonton Gildius ?
Il reste surpris quelques secondes, puis lâche un rire soulagé.
— Si tu le souhaites ; mais je ne te cache pas que ça va me faire bizarre.
Je lui souris à nouveau puis plonge un regard grave dans le sien.
— Soigne-moi, tonton Gildius. J’en ai marre de toutes ces conneries émotionnelles et métaphysiques.
Il acquiesce avec compréhension.
— Je vais faire mon possible. De ton côté, bats-toi, gamine.

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