Chrysalide brisée – Chapitre 25

DEVON
Sans mon déguisement, je me sens revivre. Cette journée s’est révélée extrêmement longue, et l’attitude de N°3 m’a porté sur les nerfs.
Quand je suis sorti de la salle de bain, je n’ai trouvé que mon père et N°3 toujours inconscient. Plusieurs sandwichs et salades attendaient sur la table, mais aucune trace d’Océane. J’ai fini par apprendre qu’elle était sur le toit. C’est là que je la rejoins. Un air frais chargé d’embruns m’accueille quand je sors. Le toit aménagé est désert à l’exception d’Ellie qui admire le panorama, debout contre la rambarde.
Je la rejoins en quelques pas.
— En général, c’est moi qui me réfugie dans ce genre d’endroits.
Elle tourne la tête vers moi et m’offre un sourire tendre, mais fatigué.
— J’avais besoin de m’isoler un peu.
Je m’installe à côté d’elle.
— Je comprends.
Un silence agréable s’installe. Nous profitons chacun de l’atmosphère calme qui règne. Après un moment, je reprends la parole.
— Tu crois que N°3 nous donnera ce qu’on veut ?
— Il n’a pas le choix.
Je gémis de contrariété.
— Il va nous rendre la vie impossible…
Elle grogne son assentiment. Je la dévisage. Ses traits sont contractés. La présence du Numéro ne lui plait pas plus qu’à moi. Je songe alors à son attitude troublante quand elle a lu ses pensées. J’hésite un instant et demande :
— À quoi pensait-il quand tu as lu dans son esprit ?
Elle fait un claquement de langue avant de répondre :
— Tu ne veux pas le savoir.
Je fronce les sourcils.
— Vraiment ?
— Vraiment.
Je n’insiste pas. Connaissant le loustic, j’ai une assez bonne idée de la teneur de ses pensées.
— J’aurais dû le cogner davantage encore…
— On a toujours besoin de lui, Devon.
— Je sais…
Elle se tait un instant avant de demander :
— Comment ça s’est passé à l’USIY ?
Je grimace puis raconte :
— Pas trop mal. On a croisé quelques gardes, mais on a pu les mettre hors d’état de nuire. La carte que nous a donnée Bruno nous a bien aidés.
Elle hoche la tête pensivement. De mon côté, je lui demande :
— Des nouvelles de Jane ?
— Ils l’ont libérée.
Un court soupir de soulagement m’échappe. Au moins, cette partie du plan se déroule sans problèmes. Espérons que ça continue ainsi.
— Qu’est-ce que tu crois qu’il va se passer une fois qu’on sera débarrassé d’Hensford ?
Elle ne répond pas tout de suite.
— Le gouvernement va nommer un nouveau directeur pour gérer le CEBY.
— C’est évident.
Je me tais un instant avant de reprendre :
— Tu resteras avec nous ?
— Tout dépendra de la personne qui remplacera Hensford. Mais il y a de bonnes chances.
Un large sourire ravi étire mes lèvres. Océane me jette un coup d’œil puis finit par sourire à son tour. Cette idée me comble de joie et je lui en fais part.
— On pourra officiellement faire équipe.
Elle secoue la tête d’un air amusé et commente :
— Moi qui avais dit que je ne reprendrais pas la quête…
— On pourra reprendre l’étude de l’énigme.
— Ouais.
Le silence reprend ses droits pendant que nous restons à observer l’océan Atlantique face à nous. Soudain, Océane éclate de rire. Je fronce les sourcils, ne comprenant pas la cause de cette hilarité.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Regarde, indique-t-elle simplement.
Je tourne mes yeux vers elle.
— Qu’est-ce que tu veux que je regarde ? Le coucher de soleil ? J’ai connu des choses plus amusantes.
Elle lève les yeux au ciel et me désigne une destination du bras.
— Qu’est-ce que tu vois, là ?
— La statue de la Liberté. Oui, on est à New York ; ça parait logique.
Elle plonge ses yeux dans les miens, attendant manifestement que je comprenne le chemin de ses pensées. Je repasse mentalement la conversation qu’on a partagée… pour m’arrêter sur la dernière phrase que j’ai dite avant qu’elle n’éclate de rire. L’évidence me frappe alors. L’énigme. Sur la liberté. Mes yeux se rivent sur l’imposante statue qui accueille les visiteurs à New York.
— Non…
— Si.
Je reviens à Océane.
— Tu crois que ce serait si simple ?
— Ça vaut la peine d’aller vérifier.
— Certes, mais on est occupé.
— Je peux y aller cette nuit pendant que papa surveille N°3.
J’accepte en hochant la tête.
— Tu veux m’accompagner ? me propose-t-elle.
J’hésite un instant – la journée a été éreintante – mais la perspective d’une mission de récupération avec Océane est plus que tentante. Un sourire impatient s’affiche sur mes traits.
— Qu’est-ce qu’on attend ?
Elle lâche un rire amusé avant de s’éloigner de la rambarde dans un mouvement dynamique.

 

…oooOOOooo…

 

OCEANE
Camouflée dans l’ombre des replis internes de la robe de Lady Liberté, j’attends que les derniers visiteurs et le garde sortent de la statue. Devon reste immobile à côté de moi ; seul le son discret de sa respiration me parvient. Évidemment, pour plus de sûreté, je contrôle les sens des personnes encore présentes.
Finalement, les derniers touristes rangent leurs appareils photo et sortent sans faire d’histoire. Le gardien referme derrière lui, nous laissant seuls Dev et moi dans le silence imposant du monument.
— On y va ? me demande mon compagnon mentalement.
J’acquiesce et sors de l’ombre. Il m’imite peu après.
Les lieux sont faiblement éclairés, nous permettant de nous repérer et de circuler sans nous prendre de vitrine.
— Où l’artefact pourrait-il se trouver ? chuchote Dev.
Je réponds sur le même ton :
— N’importe où.
Il grimace et commence à détailler les objets exposés. Je fais de même, regrettant que la statue héberge un musée. Ça va être comme chercher une aiguille dans une botte de foin.
On progresse en silence de longues minutes, sans trouver quoi que ce soit s’apparentant à un artefact.
— Est-ce que tu penses qu’on pourrait réussir à improviser un détecteur ? demande soudain Devon.
Je réfléchis un instant avant de répondre.
— Il faudrait un appareil capable de recevoir les ondes qu’il émet.
Il reste silencieux quelques secondes avant de suggérer :
— Tu crois qu’on pourrait reparamétrer la carte que nous a donnée Bruno ?
Je grimace.
— Sans doute, mais ce serait un processus long et compliqué. On est déjà sur place ; continuons à chercher.
Il acquiesce et s’exécute. Je fais de même de mon côté, tout en songeant à l’artefact. Il émet des ondes, à la manière d’une radio ou d’un esprit lasmonien ou humain. Si je suis capable de localiser un esprit, je devrais être aussi capable de localiser l’artefact. Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ?
J’ouvre mes sens et lève aussitôt la tête. La flamme de la liberté m’attire. J’indique :
— Je grimpe jusqu’au sommet.
— OK. Appelle-moi si tu trouves quelque chose.
Je hoche la tête et commence mon ascension. L’appel dans ma tête se fait plus fort à mesure que j’approche. J’arrive finalement dans la salle panoramique de la statue. Inconsciemment, je me dirige d’abord vers la baie vitrée et observe la vue. J’en reste éblouie ; le paysage new-yorkais sous ce crépuscule est magnifique. Je m’offre quelques secondes de beauté pure et reviens à mes moutons. L’artefact ; il est tout près, je le sens au plus profond de moi. Je ferme les yeux pour mieux me concentrer, et écoute mes autres sens. Je me laisse guider, et avance les yeux fermés, espérant sincèrement ne pas tomber dans le vide.
Inutile. Au bout de quelques pas, je suis stoppée dans ma course. Je rouvre les yeux pour tomber nez à nez avec la surface dorée de la flamme de la liberté. Je pose ma main dessus, quelque peu perplexe. Ce n’est tout de même pas ça, l’artefact, si ? J’y songe quelques instants, avant de renoncer à cette idée. L’artefact doit y être dissimulé. Pas à l’intérieur j’espère ; je n’ai pas envie de rajouter le vandalisme à mon casier judiciaire.
Je lève les yeux sur le sommet de la flamme. De cet angle de vue, je ne vois rien, mais il est possible que l’artefact se trouve dans les crêtes de la flamme. J’entreprends de faire le tour, sans rien trouver. Je suis trop bas pour distinguer le dessus de la sculpture. Il est temps de me servir de quelques gadgets. J’ouvre mon sac et en sors un miroir relié à une perche amovible. Une fois avoir réglé la bonne longueur je le dirige vers le haut de la pièce. Je furète à droite et à gauche quelques instants, puis remarque finalement quelque chose. Un sourire victorieux éclaire mon visage. L’artefact est là, bien au chaud lové dans la flamme de la liberté. Je pourrais presque m’émouvoir du symbole si je ne connaissais pas mieux l’homme derrière tout ça. Mais au moins, j’ai l’artefact en main.
Je perds mon sourire subitement. Non, je ne l’ai pas encore en main, et je ne sais sincèrement pas comment je vais aller le récupérer. La flamme est haute de plus de trois mètres, et séparée de moi par un léger vide d’une cinquantaine de centimètres. Je grimace de dépit. Ça aurait été trop beau que cette récupération se passe sans anicroche.
Je range mon miroir et recule d’un pas pour étudier la situation dans son ensemble. Aucune solution ne me vient. Il n’y a aucune échelle dans le coin, et je doute que l’artefact soit magnétique. Ce n’est pas comme si j’avais un aimant sous la main de toute façon. Je lâche un profond soupir. Quel dommage que je ne puisse pas attirer l’artefact à moi de la même manière !
Je dois à tout prix trouver une idée ! Mes neurones se mettent en branle alors que je réfléchis intensément, les yeux dans le vague. Il nous faudrait une corde éventuellement. Peut-être en formant un lasso… Devon pourrait peut-être m’aider.
Au bout de quelques dizaines de secondes de réflexions, je sens soudain un poids dans mes mains. Je fronce les sourcils de surprise et baisse mes yeux vers elle pour ouvrir une bouche estomaquée. L’artefact, il est là. Non, c’est impossible ! Je relève un regard ahuri vers le sommet de la flamme, où l’artefact a disparu. Forcément, puisqu’il est dans mes mains. Mais comment ? Je suis incapable de réagir, mes yeux se contentant d’aller et revenir entre mes mains et la flamme.
— Eh, tu l’as trouvé ! résonne subitement la voix enjouée de Devon à côté de moi.
Je tourne un visage toujours aussi ahuri vers lui. Il s’étonne aussitôt de ma réaction.
— Un problème ?
Je m’apprête à lui parler de l’étrange phénomène, mais une voix au fond de moi me crie de n’en rien faire. Je dois d’abord essayer de comprendre par moi-même.
Je me reprends difficilement et referme ma bouche.
— Non, je crois que je ne m’attendais pas à ça, c’est tout.
Il esquisse un sourire à la fois amusé et surpris.
— Comment ça ?
Je tends l’artefact ressemblant à une pieuvre lançant ses tentacules en l’air vers lui.
— Il a une forme bizarre, tu ne trouves pas ?
Il hausse les épaules.
— Pas plus que d’habitude.
J’imite son attitude.
— Alors, il faut croire que c’est le lieu dans lequel on se trouve qui m’impressionne.
Il fait un tour sur lui-même, solennel.
— Probablement, commente-t-il. Et cet artefact, ajoute-t-il, tu l’as allumé ?
Je nie d’un mouvement de tête.
— Pas encore. On ferait mieux de faire ça dans un endroit plus tranquille.
Il acquiesce.
— Alors mettons les voiles.
Il me précède dans l’escalier pendant que je range l’artefact dans le sac à dos que j’avais amené à cet effet. Troublée, je m’interroge à nouveau sur l’étrange façon dont l’artefact a atterri dans mes mains. En suis-je à l’origine ? Aurais-je fait de la télékinésie ? Où aurais-je appris à faire ça ? Mon sang se glace soudain dans mes veines. Etradis. Non, tout ça appartient au passé. Ma famille a éradiqué ces connaissances de mon cerveau. Il y a forcément une autre explication. Oui, forcément.

 

…oooOOOooo…

 

DEVON
Nous arrivons finalement à l’hôtel après notre périple à la statue de la Liberté. Sur le trajet du retour, Océane est restée étonnamment silencieuse. Elle semble être à des années lumières de moi.
Nous entrons dans la chambre du garde du corps et c’est quand j’ai refermé la porte qu’Ellie prend finalement la parole.
— On devrait prévenir papa.
Je me tourne vers elle. Elle a posé son sac à dos sur le lit et entreprit de l’ouvrir pour sortir l’artefact. Mes sourcils se froncent d’inquiétude. J’ai l’infime sensation que quelque chose cloche chez elle.
— Ça va, toi ?
Elle relève un regard surpris vers moi.
— Très bien, oui. Tu préviens ton père ?
J’esquisse un sourire en coin.
— Parce que ce n’est pas toujours le tien ?
Un simple grognement me répond.
Je me dirige vers la porte communiquant avec notre suite et frappe quelques coups. Quelques instants plus tard, elle s’entrouvre, laissant apparaître le visage déguisé de mon paternel.
— Que se passe-t-il ?
— Tu peux nous rejoindre ?
— Je dois surveiller N°3.
— Il n’est pas près de se réveiller, intervient Océane. Viens.
David hausse un sourcil puis s’exécute en refermant derrière lui. Il note alors nos tenues.
— Vous étiez sortis ?
— On est allé chercher l’artefact, explique ma compagne en le sortant du sac.
Les yeux de papa s’écarquillent de stupeur. Il s’approche de quelques pas et tend la main vers lui.
— Cela fait des années que je n’en ai plus vu, indique-t-il.
Océane et moi échangeons un regard amusé. Notre père a soudain l’air d’un enfant. Il approche sa main de l’objet et la retire vivement comme s’il avait eu peur de s’y brûler. Il se reprend et demande :
— Où l’avez-vous trouvé ?
— Ellis Island, indique Ellie.
— La statue de la Liberté ? C’était ça la résolution de l’énigme ?
Je confirme :
— Ouais, pour une fois, Yanael avait fait simple.
— Trop simple pour qu’on y pense, ajoute ma compagne.
David lâche un ricanement, puis :
— Et donc, vous avez la prochaine énigme ?
— Pas encore.
Il hausse un sourcil étonné.
— Vous attendez d’être rentrés à Bruxelles ?
— Non, rétorque Océane. Je me suis dit que tu aimerais peut-être être avec nous pour déclencher l’artefact.
Un sourire ravi éclaire le visage de mon père.
— Effectivement, mais N°3…
— Je le surveille mentalement, indique-t-elle. On a un peu de temps devant nous.
Tout en disant ces mots, elle va poser l’artefact sur la table meublant un coin de la pièce. Nous la suivons tout en l’observant. Je m’enquiers :
— Tu as trouvé l’interrupteur ?
Elle nie d’un mouvement de tête, en laissant courir ses doigts sur la surface métallique de l’objet. Soudain, un sourire éclaire son visage, puis un léger clic se fait entendre. Un hologramme est alors projeté vers les hauteurs de la pièce.
Je déchiffre le texte en même temps qu’Océane.
— « Je pense donc je suis »…
On échange un regard stupéfait.
— Ça, c’est ce que j’appelle être vague ! commente papa.
Je lâche un rire moqueur.
— Non, tu crois ? Il semblerait que ton père n’en a pas fini de jouer avec nous, chérie.
Son regard laisse apparaître une fureur prodigieuse quand elle le relève sur moi. Pourtant, elle se contient.
— Je ne trouve pas ça amusant. Mais on finira par trouver la clé, comme toujours.
Elle éteint l’artefact et déclare :
— On aura le temps d’y penser plus tard. Vous devez être crevés. Je peux surveiller N°3 pendant que vous dormez, si vous voulez.
Je tique.
— Tu es sûr ? Toi aussi tu as besoin de sommeil, probablement plus que nous.
Elle lâche un soupir agacé. Ne voulant pas s’immiscer dans notre discussion, papa annonce :
— Je vais prendre une douche.
Il quitte la pièce aussitôt, me laissant seule avec Océane.
Je pose tendrement mes mains sur les bras de ma compagne.
— Je suis sérieux, Sweet Heart, tu as besoin de repos. Tu me sembles… bizarre depuis tout à l’heure. Sans compter cette nouvelle énigme. Si tu veux hurler un bon coup, te gêne pas pour moi.
Elle blêmit légèrement, mais assure :
— Je vais bien. Hurler ne m’aiderait pas. Quant à cette nuit, même si j’essayais de dormir, je n’y arriverais pas. Autant que ça serve à quelque chose.
Un grognement résigné m’échappe.
— Si tu le dis… Mais une fois que cette histoire sera terminée, tous les deux on s’accordera de longues vacances.
Elle me sourit, s’approche et m’embrasse rapidement sur les lèvres.
— Promis.
Alors qu’elle allait s’éloigner, je la rattrape et l’embrasse plus profondément. Elle s’abandonne dans mes bras quelques instants, puis se dégage.
— Je ferai mieux de rejoindre notre prisonnier.
Je soupire.
— Soit, mais méfie-toi de lui.
— Je le connais aussi bien que toi, chéri. Je ferai attention.
Elle m’offre un dernier sourire avant de sortir de la pièce. Je reste un instant immobile, songeur. Quelque chose cloche avec Océane. Je la sens plus distante depuis notre retour. J’essaye de me raisonner. Ce n’est probablement rien, et au pire, on pourra en reparler demain.

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