Le projet Isis – Chapitre 23

La foule était compacte sur l’esplanade du dernier étage. Le spatioport n’avait jamais connu de telle affluence. L’attente de plusieurs mois avait enfin pris fin. La dangereuse bande de truands qui terrorisait Mars avait été arrêtée. Nombreux étaient ceux qui voulaient assister à leur mise en exil, à leur embarquement sur le vaisseau pénitentiaire à destination de la planète Aeterna, l’Australie des temps modernes. Leur procès avait été très rapide, et avait eu lieu à clos fermé. Les autorités voulaient éviter toute émeute.
Aujourd’hui encore, l’organisation était digne de la visite d’un ambassadeur terrien, la sécurité renforcée. Cette journée était un évènement pour la société martienne, un évènement qui ne devait être gâché d’aucune manière.
Pourtant, le temps ne semblait pas vouloir être de la partie. Le ciel était encore plus gris que d’habitude, l’air plus étouffant. Même les étoiles, davantage visible sur ce dernier étage, semblaient plus ternes, du moins pour ceux qui étaient habitués à les voir. Les autres, ceux qui sortaient rarement de leur train-train quotidien, s’émerveillaient de tout. Après des mois d’angoisse, ils semblaient enfin revivre. Piètre illusion qui durerait seulement jusqu’à la prochaine agression, jusqu’au prochain scandale criminel.
Sur le quai d’embarquement, Florent attendait ses prisonniers, faisant fi de l’agitation de la foule, retenue en hauteur par une puissante force policière. Il savait qu’il n’avait rien à craindre de ce côté-là. L’antre par laquelle arriveraient ses prisonniers l’inquiétait bien plus. Il savait qu’ils étaient forts et rusés, et qu’ils maniaient leur don surnaturel avec brio. Il fallait s’attendre à tout avec eux. Il avait averti ses hommes plusieurs fois.
Il se tendit en entendant de lourds bruits de pas en provenance des cellules transitoires. Ils arrivaient. Dès qu’ils apparurent sous le feu des projecteurs, sifflets, quolibets, insultes et menaces montèrent de la foule, s’élevant et soufflant comme une tornade autour d’eux. Si les sept prisonniers en furent affectés, ils n’en montrèrent rien. Ça ne l’étonnait pas après tout, ils avaient dû s’y préparer.
Florent, lui, ne put retenir un rictus de fierté. Il les tenait enfin, les Absinthes Noires.

72 heures plus tôt

Florent détestait l’homme qu’il devenait. L’amour était un sentiment merveilleux, mais sa perte était l’expérience la plus douloureuse qu’il avait jamais vécue. Sans parler de la trahison. Mais avait-il vraiment été trahi ? Il ne savait pas, il était dans le doute le plus total, et les discours de Lila n’avaient pas arrangé les choses. Qu’on ne lui parle pas de la précision des propos d’une voyante ; déjà qu’il n’était pas encore sûr de croire en leur véracité.
Depuis la mort d’Amy, la paranoïa s’était emparée de lui. Il voyait des rapprochements avec son enquête partout. De la plus vulgaire agression dans la rue à l’incendie qui avait ravagé l’usine Biogénic quelques jours plus tôt. Il avait l’impression que tout était lié, comme une gigantesque toile d’araignée, et qu’il était l’insecte englué au centre. Un insecte qui heureusement avait encore quelques ressources. Lila était l’une d’entre elles.
Depuis sa révélation embrouillée, elle était devenue la bouée de secours de l’inspecteur. Il n’arrivait pas à donner de sens aux images qu’elle relatait, mais elles se frayaient un nid dans son esprit, attendant le jour où il trouverait la clé pour les décoder.
Il ne savait pas ce que pensait la voyante de ses visites inopportunes. Elle devait regretter qu’il ait un jour frappé à sa porte. Il ne la lâchait plus d’une semelle, exigeant des réponses qu’elle n’était pas toujours en mesure de lui fournir. À cet instant précis, elle était face à lui, les traits tirés. Ses mains étaient posées à plat sur le guéridon entre eux. Elle gardait les yeux baissés, n’osant pas croiser son regard.
Il poussa un soupir agacé. Il n’aimait pas pousser les forces de ses interlocuteurs à leur limite, mais il n’avait pas le choix. Lila lui en avait soit trop dit, soit pas assez.
— Reprenons. Qu’avez-vous voulu vraiment dire par « La mort ne prend que ceux qui ont réellement existé » ?
Elle répondit d’une voix lasse.
— Je vous l’ai déjà expliqué cent fois, inspecteur.
— Une 101ème fois ne vous tuera pas.
Elle releva la tête pour rencontrer son air buté et désespéré. Elle se sentit céder. Elle n’avait jamais pu s’empêcher d’aider les autres.
— Quand je pense à Amy Birkin, je vois deux femmes inextricablement liées : une blonde et une brune. Amy semble se perdre dans cette dernière.
— Ce qui vous fait dire qu’elle n’a jamais existé… Pouvez-vous me donner le nom de cette femme ? Me fournir une description ?
Elle réprima un soupir et ferma les yeux pour mieux se remémorer sa vision. Tout était si confus. Les visages et les êtres tournant autour de l’inspecteur étaient des fantômes de fumée, des spectres qui changeaient d’apparence à leur guise. Sa fiancée n’échappait pas à la règle.
— J’aimerais pouvoir vous en dire plus, mais je n’arrive pas à l’identifier. Tout ce que je peux vous certifier, c’est qu’elle porte les cheveux longs et noirs. Je ne peux détailler son visage. C’est comme si elle portait un masque.
Florent sursauta comme si quelqu’un lui avait piqué le derrière avec une aiguille.
— Un masque ?
Elle ouvrit les yeux, surprise par son ton.
— Oui, un masque.
Florent voyait presque les pièces du puzzle se mettre en place sous ses yeux. Le surnaturel s’imbriquait avec cette affaire. Et la résolution qu’il venait de trouver reposait sur une hypothèse énorme. Et si un groupe de sorciers, de magiciens ou d’il ne savait quoi avait découvert le moyen de changer d’apparence à volonté ? Il secoua violemment la tête. C’était impossible ; la souffrance devait le rendre fou. Et pourtant, cette théorie expliquait tout : les hold-up à découvert, le non fichage des suspects, et la disparition d’Amy… Mais si Amy n’avait jamais existé, que ce n’était pas son corps qui reposait six pieds sous Mars, où était la femme qui s’était jouée de lui ? Il devait en avoir le cœur net.
— Dîtes-moi Lila, durant toute votre carrière, avez-vous entendu parler d’un moyen de changer d’apparence ?
Elle ouvrit des yeux ronds.
— Vous ne parlez ni de maquillage, ni de chirurgie plastique, n’est-ce pas ?
Il nia d’un mouvement de tête.
— Plutôt de… magie.
Elle fronça les sourcils.
— Je ne suis pas magicienne.
— Voici une affirmation bien surprenante dans la bouche d’une voyante.
— La prescience est une capacité du cerveau humain que certains développent ; ça n’a rien à voir avec la magie. Je ne vois pas comment quelqu’un pourrait changer d’apparence en un claquement de doigt. Cela dit…
Elle se tut pour réfléchir. Bergen était focalisé sur elle, attendant la suite avec impatience. Il sentait qu’il était sur la bonne voie. Il avait juste besoin de cette dernière information pour orienter ses recherches. Il n’y tint plus et relança son interlocutrice.
— Cela dit ?
— Cela dit, si je ne crois pas en la magie, une technologie développée serait à même d’avoir le même effet. J’ai entendu dire que les Xaklans de la planète mère étaient très avancés dans la recherche génétique. Qui sait ce qu’ils sont capables de faire ?
Une lueur de compréhension éclaira le regard de Florent.
— Le vaisseau xaklan, murmura-t-il.
Tout se liait. Il tenait la solution. Et pourtant, quelques détails le dérangeaient encore.
— Pourquoi quelques Xaklans originaux viendraient sur Mars pour braquer nos banques ?
Lila fit une moue désolée.
— C’est votre travail, plus le mien.
Il ne l’écouta pas, perdu dans ses réflexions.
— À moins, bien sûr, qu’il n’y ait pas que des Xaklans. Le vaisseau ne pouvait contenir que deux personnes maximum. La question est : ce ou ces Xaklans ont-ils rejoint un groupe de leur congénère ? Ce ne peut être des androïdes, les Xaklans ne peuvent pas les piffrer. Des humains peut-être ? Amy devait être un subterfuge envoyé dans mes pattes pour me retarder dans mon enquête… Et vous m’avez dit que son interprète était brune. Ça ne peut être qu’une humaine. Oui, je l’aurais su si ça avait été une Xaklan…
Lila avait suivi le discours de l’inspecteur avec des yeux effarés, sans trouver un mot à prononcer. L’homme face à elle semblait avoir trouvé une nouvelle motivation. De désespéré, il était passé à furieux et rancunier. Celle qui l’avait trahi passerait un mauvais quart d’heure.
Il se leva soudainement et se dirigea d’un pas vif vers la sortie.
— Merci Lila. Je reviendrai.
En quelques secondes, l’appartement de la voyante se retrouva vide.

 

…oooOOOooo…

 

Florent s’installa rapidement à son bureau et alluma son ordinateur. Son enquête était à un point crucial. Il sentait que la vérité ne lui était plus dissimulée que par un voile fin. Lila lui avait donné une certitude, bien amère : Amy n’avait jamais existé. Il s’était fait manipuler en beauté. Par qui exactement? Il fallait encore le découvrir.
Son premier recours était la base de données des citoyens. Il doutait de trouver quoique ce soit. Après tout, il n’avait aucun repère physique précis auquel se raccrocher. Des femmes brunes sur Mars, il y en avait un paquet. Il fallait tout de même tenter le coup. Peut-être un détail attirerait-il son attention ?
Il commença ses recherches par les criminels recensés. Les femmes possédant un casier étaient nombreuses, mais moins que celles peuplant la planète. Il était conscient qu’une tâche de longue haleine l’attendait.
Les locaux du commissariat étaient déserts à cette heure tardive. Seuls brillaient l’écran de son ordinateur et le néon au-dessus de sa tête. Aussi fut-il surpris d’entendre des pas résonner derrière lui. Il se retourna vivement pour découvrir le commissaire Clayton. Ce dernier le rejoignit de sa démarche sereine.
— Bonsoir Inspecteur. Je ne m’attendais pas à vous voir encore ici.
Florent conserva un regard impassible.
— Il en va de même pour moi. J’ai du travail, monsieur.
— Toujours l’affaire de la Banque Rouge ?
La réprobation se lisait clairement dans son ton. L’inspecteur ne s’en vexa pas.
— Toujours oui. Je suis sur une piste sérieuse, ajouta-t-il en se retournant vers son moniteur.
Sous ses yeux, les fiches des femmes de la prison de South Point défilaient. Il avait réellement réinventé l’aiguille dans la botte de foin. Tous ces profils se ressemblaient. Comment pourrait-il en repérer un qui le mette sur la voie. « Amy » et lui avaient été assez proches. Peut-être son interprète avait-elle laissé échapper deux ou trois détails qui lui permettraient de l’identifier. Il serra les poings pour maîtriser une bouffée de rage.
Derrière lui, Clayson l’observait attentivement. Il finit par déclarer :
— J’espère pour vous qu’elle est effectivement sérieuse. Le président Lewis veut vous voir dans trois heures.
Bergen tourna un regard surpris vers lui.
— À cinq heures du matin ? Il se lève étonnamment tôt, non ?
— Il ne veut pas perdre de temps.
Florent fronça les sourcils.
— Que me veut-il ?
— Vous parler de l’affaire. La lenteur de sa résolution agace en haut lieu.
Florent serra la mâchoire et souffla entre ses dents.
— Ce n’est plus qu’une question d’heures, monsieur.
Clayson hocha la tête gravement.
— Bien, n’oubliez pas votre rendez-vous.
Sur ces mots, il tourna les talons et quitta le commissariat, le bruit de ses pas résonnant à travers la pièce.
Florent retourna son attention devant lui. La nuit risquait d’être longue. Il ne lui restait plus qu’à espérer trouver quelque chose avant son rendez-vous. Les minutes s’enfuyaient, les fiches défilaient. S’il n’avait pas su que les prisons étaient surpeuplées, il aurait eu là sa preuve. Après tout, certains sans logis commettaient des délits juste pour être coffrés et logés aux frais de la princesse.
Il jeta un coup d’œil à l’horloge murale. Bientôt, il devrait partir pour son entrevue. Il soupira, reprenant sa liste. Cette femme était rousse… et toujours emprisonnée ; ça ne collait pas. Un clic, un nouveau visage à étudier. Une blonde. Clic. Deuxième blonde. Clic. Brune, décédée trois mois plus tôt. Clic. Rousse. Clic. Brune. Son doigt faillit cliquer par habitude quand ses yeux croisèrent le regard sur la photo : deux saphirs brûlant de révolte et d’assurance. Une expression qu’il avait parfois aperçue subrepticement sur le visage d’Amy.
Il se concentra sur la fiche. Prisca Johnson, arrêtée deux ans plus tôt pour vol. Relâchée un an après. Les dates correspondaient. 31 ans, domicile inconnu. Signe distinctif : cicatrice sur la hanche droite due à un coup de couteau.
Florent se redressa sur sa chaise, le souffle soudain court. Il continua sa lecture à une vitesse prodigieuse. « Antécédents : aucun connu. Vie familiale : célibataire, père inconnu, mère décédée, assassinée sous les yeux de sa fille le 21 juin 2203 d’après l’enquête de police.
Florent déglutit difficilement. Cela faisait trop de coïncidences. Il se rappelait encore parfaitement le récit d’Amy sur la mort de sa mère. Cette Prisca avait fait une erreur, et enfin, il la tenait. Elle ne garderait plus sa belle assurance longtemps.
— À nous deux, Prisca Johnson.
Il n’avait qu’une envie, rechercher au plus vite l’adresse de cette traîtresse et arrêter tous ceux qui s’y trouveraient. Malheureusement, il devait d’abord voir le président. Mieux valait ne pas le faire attendre. Pour le reste, il n’était sans doute pas à une ou deux heures près.

 

…oooOOOooo…

 

Les hauts murs en pierre du palais présidentiel l’avaient toujours impressionné. C’était la construction la plus grandiose de toute la planète, la plus raffinée aussi. Quand on pensait que seule une vingtaine de personne vivait à l’intérieur, il y avait de quoi rester perplexe. Florent n’était pas révolutionnaire, mais parfois certaines réalités de la société actuelle le laissaient abasourdi.
Il se reprit et sortit de sa méditation en secouant vivement la tête. Toute son attention sur l’entrevue à venir, il entra d’un pas assuré dans le hall du bâtiment pour se heurter aussitôt à un portique de sécurité et au garde l’accompagnant. Ce dernier s’approcha légèrement et lui ordonna de lui laisser tous ses objets métalliques. L’inspecteur sortit son arme de son holster et la lui tendit. Le garde fronça les sourcils.
— Identité et but de votre visite ?
— Inspecteur Bergen. Indiqua-t-il en lui montrant son badge. Le président m’a convoqué.
Son vis-à-vis hocha la tête et lui fit signe d’avancer. Bergen s’exécuta et entendit la voix de son interlocuteur derrière lui.
— Je vous rendrai votre arme à votre départ inspecteur.
Florent approuva d’un signe de tête avant de se retourner vers le hall. Il observa sa grandeur de longues secondes, pouvant avec peine l’englober totalement d’un seul regard. Et maintenant ? C’était la première fois que le président le convoquait ; et sa visite du palais remontait à l’âge où il était encore un gamin. Où était le bureau de Jérôme Lewis ? Au nord ? Au sud ? À l’est ? Il laissa échapper un léger soupir dépité avant d’entendre un bruit de pas venant vers lui. Il tourna le regard pour découvrir une femme sans âge, tailleur en flanelle grise et chignon tirés à quatre épingles : l’archétype de la secrétaire aigrie et efficace. Il retint un sourire et attendit qu’elle arrive à son niveau.
— Inspecteur Bergen ? Le président m’a chargé de vous conduire jusqu’à lui.
— Vous me sauvez la vie !
Un sourire aimable éclaira son visage et fit pétiller ses yeux bruns. Autant pour le côté aigri, songea Florent, comme quoi, l’habit ne fait pas le moine !
Il la suivit le long d’une enfilade de couloir, sans réellement observer le décor autour de lui. Il se demandait sérieusement ce que le président pouvait bien lui vouloir. C’était à propos de l’affaire, il savait au moins ça. Voulait-il la lui retirer ? Même si c’était le cas, Florent avait une piste sérieuse désormais. Mais une piste irrecevable pour presque tout le monde, se dit-il amèrement. Si le président lui demandait comment il en était arrivé à ces conclusions, il le prendrait pour un dingue.
Ils arrivèrent enfin devant une porte majestueuse. Elle devait bien faire deux mètres de largeur sur trois de hauteur. La secrétaire frappa doucement avant que la réponse affirmative du président ne lui parvienne. Elle ouvrit alors et fit signe au visiteur d’avancer. Une fois qu’il fut entré, elle referma derrière lui.
Florent fit un tour d’horizon de la pièce avant de poser son regard sur son hôte. Jérôme Lewis, debout à sa fenêtre, observait pensivement les lumières de la ville dans la nuit. Sans se retourner, il indiqua :
— Asseyez-vous, inspecteur.
Il obéit en silence. Ce silence s’éternisa quelques minutes avant que son interlocuteur ne semble se rappeler de sa présence. Laissant sa fenêtre, il vint s’asseoir face à lui et le jaugea quelques secondes, yeux dans les yeux. Florent n’était pas du genre à se laisser impressionner, mais le regard de Lewis avait tout de celui du faucon : rusé et impitoyable. Il se décida enfin à prendre la parole.
— Alors inspecteur, où en êtes-vous dans cette enquête ? Vous n’ignorez sans doute pas que tous nos concitoyens sont terrorisés par cette bande de malfrats ?
Florent déglutit avant de déclarer d’une voix qui voulait assurée.
— Je viens de faire un grand pas, monsieur. J’ai découvert l’identité d’un des membres de cette bande.
Une lueur intéressée s’alluma dans les yeux de son vis-à-vis.
— Vraiment ?
Il acquiesça vigoureusement.
— Oui, une dénommée Prisca Johnson. C’est une ancienne prisonnière condamnée pour vol. Maintenant que j’en tiens une, je retrouverai sans mal son adresse et pourrait dénicher le reste de la bande.
Lewis le dévisagea un long moment. Bergen s’interrogeait : que pouvait-il bien se passer derrière ses yeux noirs ?
— Je serais curieux de savoir comment vous en être arrivé à cette conclusion, mais je ne vais pas vous faire marcher plus longtemps. Assez joué.
Florent fronça les sourcils, l’incompréhension s’emparant de son cerveau. Son interlocuteur prit un des dossiers reposant sur son bureau et le lui tendit. L’inspecteur eut un moment d’hésitation avant de s’en saisir et de l’ouvrir. Sur la première page était seulement écrite une inscription : « Les absinthes noires ». Il tourna la page pour aussitôt se figer de stupeur. Sur celle-ci, la photo de Prisca Johnson le narguait. Il releva un regard incrédule vers le président. Ce dernier l’enjoignit à continuer sa lecture. Bergen se concentra à nouveau sur le dossier. Des informations accompagnaient la photo. Il ne s’attarda pas dessus pour le moment, et tourna les pages. Les suivantes désignaient d’autres membres : un certain Sergueï Darine, un autre Enzo Esposito. La liste continuait. Sept, ils étaient sept.
Il avala sa salive et demanda.
— S’agit-il bien de ce que je pense ?
Lewis acquiesça.
— Oui, il s’agit bien du groupe que vous recherchez. J’ai reçu ces informations il y a quelques heures.
— Êtes-vous sûr qu’elles sont exactes ?
— Elles me proviennent d’une personne en qui j’avais toute confiance. Malheureusement, elle s’est fait tuer par ce même groupe, révéla-t-il d’une voix sourde où perçait la fureur.
— Comment cette personne a-t-elle pu réunir ces informations ? Si ce que j’ai découvert est exact, ces personnes peuvent changer d’apparences à volonté.
— Votre enquête était drôlement avancée. C’est vrai, ils ont un don, mais mon contact avait réussi à infiltrer un mouchard parmi eux.
Florent feuilleta à nouveau les données en faisant la moue.
— Il y a peut-être d’autres membres que ces sept-là. Je ne vois aucun Xaklan parmi eux.
— Mon contact était catégorique : il n’y a qu’eux. Cela dit, selon ses dires, parfois la réception du micro se brouillait inexplicablement. Vous verrez bien ce que vous trouverez quand vous ferez une descente chez eux.
Sur la dernière page, l’adresse d’un loft au deuxième étage était indiquée. Forcément, il fallait que ce soit dans ce no man’s land, où un policier n’avait quasiment aucune chance de ressortir vivant. Il allait falloir préparer la mission avec soin, et bien sûr y aller en civil.
Son interlocuteur reprit la parole.
— Faîtes vite, inspecteur. Débarrassez-moi de ces enfoirés et expulsez-les loin de ma planète. J’ai assez perdu d’argent à cause d’eux… Et envoyez mon point dans la figure d’Enzo Esposito de ma part. Ce sera tout.
Il lui signifia son départ d’un geste de la main. Florent se leva, le dossier toujours entre ses mains. Un sourire victorieux fleurit peu à peu sur ses lèvres. Cette fois, il les tenait.

 

…oooOOOooo…

 

À travers la vitre sans tain, Florent étudiait l’homme attendant dans la salle d’interrogatoire. Sergueï Darine en imposait, c’était le moins qu’on pouvait dire. L’inspecteur voulait être prêt pour l’interroger. Il ne tenait pas à se faire mener en bateau, ni à rentrer bredouille de la pêche aux informations. Quand il repensait aux éléments de la journée, un drôle de sentiment l’agitait ; il se sentait à la fois dépassé et accompli. Allez chercher l’erreur. Quand il était revenu au commissariat à l’aube, il avait aussitôt monté une équipe, une grande équipe. Vingt hommes minimum étaient nécessaires pour venir à bout de ces salauds. Mais à plus, ils auraient trop attiré l’attention sur eux. Une fois les détails de la mission établis, ils s’étaient déguisés et rendus dans les bas-fonds du deuxième étage. L’attente avait commencé. Florent les voulait tous. Attendre qu’ils soient tous réunis au loft était ce qui lui avait paru le plus pénible.
Il s’adressa une claque mentale pour sortir de ses souvenirs, respira profondément et se dirigea vers la salle d’interrogatoire. Quand il entra, le regard du russe se posa aussitôt sur lui. Un rictus fier et supérieur barrait le visage du criminel. Si Florent pouvait effacer cette arrogance de ses traits à coups de poing, il ne se gênerait pas. Le prisonnier était assis, les poignets menottés au barreau de la chaise. Florent alla s’asseoir face à lui.
— Sergueï Darine, votre époque de gloire est terminée, dirait-on.
— Pour le moment. Mais la vie n’est que mouvement.
L’inspecteur fronça les sourcils.
— Vous êtes mal barré, Darine.
Le russe haussa les épaules.
— Pas tant que ça. Après tout, vous n’avez aucune preuve.
— Oh, mais si. Vous aviez un mouchard parmi vous… Et nous avons les copies des enregistrements sonores
Le sourire de son prisonnier faiblit quelque peu. Florent se félicita intérieurement ; il tenait son attention.
— Vous en prendrez au moins pour cinquante ans, si ce n’est à perpétuité. Vous avez déjà bien vécu, mais pensez à la jeune Lania, elle n’est qu’à l’aube de sa vie.
Le regard de Darine se durcit.
— Où voulez-vous en venir ?
— Je sais que vous n’avez pas fait ça tout seul. Dîtes-moi où sont les Xaklans qui vous ont aidés.
— Je ne vois pas de quoi vous voulez parler. Je n’ai aucun secret merveilleux à vous révéler.
— Parlez-moi, Darine, et je ferai en sorte que votre peine soit allégée.
Un rire ironique sortit des lèvres du prisonnier.
— Vous n’avez rien à m’offrir, Bergen
Ce dernier fronça les sourcils.
— En êtes-vous sûrs ?
— Pour rien au monde vous ne me libéreriez. Et je n’ai rien d’autre à craindre. La peine de mort est abolie.
— Pour le moment.
Ils se dévisagèrent longuement, chacun essayant de faire plier l’autre. Florent n’aimait pas se l’avouer, mais Darine lui foutait les jetons. Il se rappelait encore trop bien de la matinée, quand ils avaient pénétré dans le loft. Une fois que les Absinthes Noires y avaient été en totalité, lui et ses hommes s’étaient précipités, défonçant la porte et les fenêtres bloquant toutes les issues. Les criminels avaient beau savoir qu’ils étaient foutus, ils s’étaient débattus comme des beaux diables. Malgré l’envie qui le tenaillait, Florent ne s’était pas occupé de Johnson, mais de celui qui lui semblait le plus dangereux : Darine. C’était leur chef après tout. Ils avaient agressivement combattu tous les deux avant qu’il ne parvienne à l’assommer. Il en gardait quelques souvenirs, d’ailleurs. Il s’empêcha de peu de lever la main à sa pommette éclatée et préféra proposer.
— Quelques années de prison en moins ne valent-elles pas votre secret ?
Le rictus de Darine s’agrandit.
— Comme je vous l’ai dit, inspecteur, je n’ai aucun secret. Il n’y a jamais eu aucun Xaklan dans mon groupe.
Florent sentit la pique de la fureur lui chatouiller l’échine. Cet interrogatoire ne menait à rien. Il serra les poings et enchaîna.
— Vous mentez. Si c’était le cas, comment avez-vous acquis votre don ?
Le russe fit la moue, puis se décida à révéler.
— D’accord, c’est une Xaklan qui nous l’a donné, mais elle est repartie aussitôt.
Bergen fronça les sourcils. Ça pouvait être vrai, mais il n’y croyait pas. Il n’avait aucune preuve, c’était juste une intuition. Mais il se disait que si le micro espion se brouillait parfois, c’était peut-être en présence d’un Xaklan. C’était une énorme hypothèse, mais il ne voulait pas la laisser de côté. Il ne tenait pas à laisser un ou des Xaklans avec de tels pouvoirs dans la nature.
Il se leva et s’approcha du prisonnier.
— Je ne vous crois pas, Darine. Je pense que ce, ou ces Xaklans ont été avec vous tout du long. Pourquoi les couvrez-vous ? Après tout, ils n’ont pas levé le petit doigt pour vous aider aujourd’hui. Vous servez d’agneau sacrificiel, Darine. Pour qui, des Xaklans ? Vous ne leur devez rien. Donnez-moi leur nom.
Le criminel leva les yeux vers lui.
— Quelle imagination, inspecteur ! Vous devriez écrire un livre, vous savez.
Bergen serra les dents, tentant de maîtriser sa colère, puis n’y tint plus. Son poing alla s’abattre sur la joue du prisonnier. La force du coup envoya son dos choquer contre la chaise. Quelques secondes plus tard, Darine se redressa et cracha une giclée de sang.
— On oublie la manière douce, Bergen ?
— Vous l’avez voulu. Et si vous croyez que je vais m’arrêtez là, vous vous fourrez le doigt dans l’œil. Je ne vous demande pas grand-chose, lâchez le morceau.
— Je n’ai rien à lâcher.
En quelques secondes, l’inspecteur envoya son pied sur l’estomac de l’interrogé. Sous la violence du coup, la chaise se renversa, entraînant avec elle le prisonnier menotté. Ce dernier gémit de douleur, le souffle coupé. La rage envahit alors totalement l’inspecteur. Ce fumier et son groupe s’était joué de lui, s’immisçant dans sa vie, son cœur et ses rêves. Rien de ce qu’il pourrait faire ne les fera suffisamment payer. Il se jeta sur Darine et bloqua sa trachée de son avant-bras.
— Je pourrais vous tuer ici et maintenant, Darine. Bien sûr, j’aurais un blâme, mais vous avez déjà détruit ma vie. Je n’ai plus grand-chose à perdre, et votre mort me soulagerait à un point dont vous n’avez pas idée. Dîtes-moi ce que je veux savoir et je vous laisse la vie sauve.
Le russe lui lança un regard hargneux, mais acquiesça. Florent relâcha légèrement la pression. Darine cracha d’un ton revêche.
— Je l’ai tuée. Il n’y avait qu’une Xaklan. Une belle salope. Elle allait contre mes plans. Je m’en suis débarrassée.
Bergen hésita quelques instants, mais la haine brillant dans les yeux de son interlocuteur le convainquit.
— Et il n’y en a pas d’autres ?
— Non.
L’inspecteur soupira, rassuré à ce sujet-là, mais pas pour autant soulagé. Il se releva, avant de redresser la chaise et son prisonnier. Puis il se dirigea vers la sortie en déclarant.
— Un médecin va venir pour vous rafistoler en attente de votre procès.
Il sortit sans un mot de plus. Il se sentait étrangement vide. Mais le soulagement ne venait pas. L’amertume restait ancrée en lui. Et il était blasé, tellement blasé. Ça s’arrangerait après le procès. Oui, sans aucun doute.

 

…oooOOOooo…

 

L’épilogue de cette affaire touchait à sa fin. Dans quelques instants, les Absinthes Noires seraient menées à l’intérieur du vaisseau pénitentiaire qui les enverrait à des années lumières de là. Pour le moment, Florent leur faisait face. C’était comme si le monde autour d’eux avait cessé d’exister pour lui. Il n’entendait rien d’autre, ne voyait rien d’autre. Seuls comptaient sa haine et l’objet de celle-ci. L’issue du procès ne l’avait pas vraiment apaisé. La part optimiste en lui disait que ce serait le cas quand ils seraient partis, mais une part plus importante en lui savait que ce ne serait pas le cas. À cause des Absinthes Noires, à cause de Prisca Johnson, quelque chose s’était brisé en lui. Il ne savait pas quoi au juste, sa naïveté ? Sa confiance dans le genre humain ? Une chose était sûre, il ne redeviendrait jamais le même.
Il se posta face à Prisca. Cette dernière le fixait avec un sourire amusé. Il posa son regard dans le sien. Elle le défia, sans montrer l’ombre d’un remord. Des souvenirs des moments qu’il avait passés avec sa soi-disant Amy le frappèrent. Il serra les dents. La gifle partit avant qu’il n’ait le temps de s’en empêcher. Sa main alla s’abattre violemment sur la joue de la brune. Elle flancha sous l’assaut, mais se ressaisit vite.
Pour sa part, Florent se recula de quelques pas et fit signe aux gardes.
— Embarquez-moi tout ça en vitesse !
Ils obéirent. Quelques minutes plus tard, les Absinthes noires avaient disparu dans le gouffre du vaisseau. Florent reprit alors conscience des hourras de la foule. Il se sentit soudain exténué. Il n’avait qu’une envie, retrouver son lit et ne plus le quitter avant un long moment. Mais il se devait d’assister au départ du Spartacus7. Un sourire sarcastique tendit ses lèvres. Quel nom ironique pour un vaisseau pénitentiaire.
Les Absinthes Noires étaient les derniers prisonniers a embarqué. Florent quitta la zone de lancement et rejoignit celle d’observation. Il observa les derniers préparatifs avec intérêt, retint son souffle quand les moteurs se mirent en marche, et put enfin se détendre quand le vaisseau prit de l’altitude, et s’éloigna, jusqu’à disparaître. Autour de lui, la liesse populaire explosa. Sans aucun doute, la fête durerait quelques jours. Lui avait fait sa part du travail. Lui rentrait, et n’espérait qu’une seule chose, qu’on le laisse en paix panser ses blessures. Quand il se retourna, il découvrit Lila face à lui, une vingtaine de mètres plus loin. Elle lui fit un petit sourire et un geste de la main. Il répondit de même avant de s’éloigner. Il faudrait qu’il la remercie. Mais pas aujourd’hui. Un jour peut-être, quand il aurait dépassé toute cette histoire.

 

…oooOOOooo…

 

À bord du Spartacus7, il n’y avait pas que des cellules. Heureusement pour lui, l’équipage avait encore droit à des chambres dignes de ce nom. Acacia était dans l’une de celle-ci. Face à son miroir, la Xaklan se sourit. Tout se passait selon ses plans. Les rouages de la machine s’étaient mis en branle et rien ne l’arrêterait plus désormais. Elle ne devait pas relâcher sa vigilance pour autant. Après tout, les Absinthes Noires l’avaient surprise plus d’une fois.
Elle s’assura une nouvelle fois que sa porte était verrouillée, puis sortit de son sac un ordinateur de poche. Un rictus de fierté barra son visage. C’était bien plus que ce que les humains appelaient un ordinateur. Ce communicateur lui permettait de joindre n’importe qui dans l’univers. Il y avait tant de chose que les humains ignoraient sur ce dernier.
Elle composa les coordonnées de son dirigeant et attendit qu’il accepte l’appel. Son attente ne fut pas longue. L’écran se brouilla pour laisser apparaître un homme dans la force de l’âge. Ses yeux étaient si noirs qu’on ne distinguait pas la prunelle de l’iris. Il n’était pas Xaklan, il n’était pas humain, même si ça forme s’en rapprochait. Une chose était sûre, il était puissant, très puissant. Acacia avait choisi de mettre ses propres dons à son service, et ne tenait pas à le décevoir. Après tout, il œuvrait pour la renaissance.
Derrière lui, ce qui ressemblait à un mur de flammes s’élevait. Acacia savait qu’il n’en était rien, ce n’était pas du feu. Elle ignorait ce que s’était exactement, si ce n’est une matière instable, comme de la fumée, mais en plus compacte et plus colorée. Elle se flagella mentalement avant de prendre la parole.
— Acacia au rapport, maître.
— Je t’écoute, déclara-t-il de sa voix grave et profonde.
— Tout se déroule comme prévu. Les Absinthes Noires sont avec moi. Bientôt, nous aurons atteint notre prochaine étape. Quand il l’apprendra, Bergen nous suivra. C’est devenu une affaire personnelle pour lui… Par contre, pour Sabine, j’ai dû suivre d’autres plans, mais le résultat n’en sera que plus efficace.
Il fronça les sourcils.
— Es-tu sûre de toi ?
— Parfaitement, affirma-t-elle sans faiblir.
Il hocha la tête.
— C’est du très bon travail. Continue sur cette voie. Et informe-moi du déroulement de la prochaine étape dès qu’elle commencera.
— À vos ordres, maître.
Il coupa la communication sans ajouter un mot. Acacia hocha la tête de satisfaction avant de ranger l’appareil avec soin. Puis elle s’étira, faisant jouer tous ses muscles. Désormais, elle devait mettre en place son nouveau plan.
Quelques coups furent soudain frappés à sa porte et une voix s’éleva.
— Commandant ? Vous êtes là ?
Elle sourit machiavéliquement tout en prenant l’apparence du commandant du vaisseau. Le vrai n’était évidemment jamais monté à bord. Elle ouvrit alors la porte pour découvrir l’aide de pont. Elle l’interrogea du regard.
— Nous avons besoin de vous en salle des commandes, monsieur.
— J’arrive, répondit-elle de sa nouvelle voix masculine.
Elle le suivit tout en jubilant intérieurement. Dans quelques temps, ce vaisseau serait à elle.

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