Le projet Isis – Chapitre 21

Prisca flottait. Elle avait l’impression de ne pouvoir se raccrocher à rien. Ni aux nuages blancs qui flottaient autour d’elle, ni aux visages des personnes qui lui apparaissaient subrepticement. Elle dérivait. Et pourtant, elle voyait, elle avait conscience d’elle, et bien qu’aucune pensée rationnelle ne l’atteignît, elle existait. Où était-elle ? Aucune idée. Était-elle consciente ? Peut-être. Elle avait l’impression d’être au cinéma, éternelle spectatrice des scènes sans queue ni tête qui défilaient devant ses yeux grands ouverts. Étaient-ils vraiment ouverts ?
Elle ne connaissait même pas ces personnes. Qui était cette femme aux cheveux châtains bouclés parsemés de fils argentés et aux yeux verts qui lui souriait avec bienveillance ? Ou encore cet homme sombre entouré d’un mur de flamme qui respirait le mal avec un grand M ? Ils se faisaient face tous les deux, engagés dans un combat éternel dans lequel il n’y aurait aucun vainqueur. Mais pour l’instant, ils n’en avaient pas conscience, ou du moins c’était ce qu’elle sentait. L’homme restait fixé sur son mur, la femme fixée sur elle. Elle lui sourit.
— Courage, Prisca, Tu n’es qu’au début du chemin.
Elle avait une voix douce et mélodieuse, autant que l’était son sourire. C’était une vraie symphonie incarnée en être humain. Elle leva sa main et souffla un nuage de poussière dorée vers elle. Surprise, Prisca ferma les yeux avant de se sentir entraînée dans un tourbillon d’images. Des flashs bleus, bruns, verts. Des paysages terrestres ? Puis Mars, l’éternelle, l’incomparable prison qui la retenait depuis son enfance. Son nuage gris constant de pollution, ses voies de navigation et ses plateformes bondées, ses inégalités, son peuple qui crevait à petits feux, son café « Zen Eden ». Elle frissonna, reconnaissant les lieux où elle se trouvait le matin même. Les lieux et l’époque. Bon Dieu, mais c’était elle avec Florent ! Il venait de demander Amy en mariage. Seigneur, mais pourquoi revivait-elle ce cauchemar ? Florent venait de prendre Amy dans ses bras sous le regard catastrophé de Matt. Prisca savait que d’ici peu, le coup de feu claquerait. Elle se tendit à son attente et serra les dents quand il éclata. Amy s’était écroulée. Prisca voyait tout comme si elle avait assisté à la scène de façon omnisciente. Les gens qui criaient, la panique générale, Florent qui la soutenait, Matt qui s’enfuyait à la poursuite du tireur, et son assassin. Elle le voyait comme s’il s’était trouvé devant elle. Son regard se teinta de haine en reconnaissant ses cheveux blonds, son regard bleu glacial et son air supérieur. La vengeance est un plat qui se mange froid, et elle savait désormais à qui le servir.
Elle se réveilla en sursaut et mit quelques instants avant de reconnaître sa chambre plongée dans une semi obscurité. Matt était endormi dans le fauteuil installé à côté du lit. Il avait dû veiller toute la fin de la journée et la soirée. Elle se mit de côté pour voir l’heure. Ce simple geste lui arracha une grimace de douleur. Son abdomen la ferait sans aucun doute souffrir plusieurs semaines. Elle avait besoin de repos, mais cela ne s’accordait pas avec ses plans. Il y avait déjà bien trop longtemps qu’elle remettait sa vengeance au lendemain.
Il était trois heures du matin. Ce serait parfait, il n’y aurait pas grand monde dans les rues. Elle pourrait se faufiler dans les locaux de Biogénic sans se faire repérer. Elle repoussa les couvertures en silence, ne voulant surtout pas réveiller Matt. Il l’empêcherait d’y aller, c’était évident, et dans le pire des cas, il prendrait des risques à sa place. C’était à elle de mener cette croisade. Elle passa sa main sur la fine cicatrice qui parcourait son ventre. Ce n’était pas franchement laid, et elle s’effacerait sûrement avec le temps, mais ce n’était pas du plus superbe effet, sans parler de la brûlure qu’elle lui causait. La jeune femme se leva avec délicatesse et se faufila avec une grâce féline jusqu’à ses vêtements. Elle ignorerait la douleur, elle en était capable. Elle s’habilla en silence et adressa un dernier regard à son amant. Matt aurait mérité de savoir, mais elle ne pouvait pas se le permettre. Avec un peu de chance, elle serait de retour avant qu’il ne se réveille. Elle se saisit de son automatique qu’elle glissa dans son pantalon. Puis, avec un léger soupir, la jeune femme se dirigea vers la fenêtre qu’elle ouvrit avec dextérité avant de se faufiler à l’extérieur. La nuit était fraîche, silencieuse. C’était une nuit comme elle les aimait. Une nuit qui ne demandait rien mais promettait beaucoup. Une nuit parfaite.

 

…oooOOOooo…

 

Jared n’arrivait pas à dormir. Ce n’était pas dans ses habitudes de passer la nuit dehors, mais l’ambiance était irrespirable au loft. Vidal était parti. Ça ne l’avait pas vraiment surpris, il s’était toujours demandé pourquoi il restait avec eux. Désormais ce qui l’étonnait, c’était pourquoi maintenant.
Ce n’était pas le chapitre n°1 de ses priorités. Il s’était un peu trop écarté de ses buts ces derniers temps, et au rythme où allait les choses, il s’interrogeait sur la pertinence de rester avec les Absinthes Noires. Il serait peut-être temps qu’il mette les voiles. Sans Sabine, plus rien ne l’attachait vraiment au groupe. Il allait découvrir le secret de ses origines, prendre sa part du butin et quitter cette maudite planète. Au fil de ses pensées, c’était tout naturellement qu’il s’était dirigé vers le domicile de la famille de Tatiana Smith. Il avait besoin de réponses. Peut-être sa famille gardait des photos, des lettres qui le mettraient sur une voie.
Ce n’est qu’une fois arrivé devant leur appartement qu’il se rendit compte de sa stupidité. Personne de censé n’ouvre sa porte en plein milieu de la nuit pour raconter des histoires de famille à un inconnu. Et il n’était pas certain qu’un cambriolage soit le meilleur moyen pour arriver à ses fins.
« Arrête de réfléchir et agis ! » souffla une voix ironique à l’intérieur de lui. Il grinça les dents en réalisant que sa voix intérieure avait les désagréables intonations d’Enzo.
Il se mit à étudier toutes les ouvertures du bâtiment, analysant les avantages et les inconvénients qu’un cambriolage lui apporterait. Il se maudit soudain, au diable la diplomatie ! Il devait en avoir le cœur net.
Il s’approcha à pas de loup de la fenêtre baignant le plus dans l’obscurité. Il rasa les murs, s’assurant avec minutie que personne n’était dans les parages ou ne faisait attention à lui.
Il s’apprêtait à fracturer l’entrée quand il entendit une aéromobile se parquer à une vingtaine de mètres de l’appartement. Il grimaça et se rangea dans l’ombre, observant les perturbateurs.
Du véhicule sortit une femme accompagnée d’un adolescent. La soirée avait dû être joyeuse en vue des larges sourires qu’ils arboraient encore. Ils s’approchèrent de la porte d’entrée.
Jared se figea quand les traits de la femme apparurent sous la lumière du lampadaire. Tatiana Smith. Il l’avait trouvé finalement. La chance lui souriait cette nuit-là. Il devait en profiter. Il sortit de l’ombre.
Son arrivée brusque les fit sursauter. Tatiana se mit aussitôt sur ses gardes, se plaçant avec protection devant le jeune garçon. Non, pas Tatiana, ce n’était plus ainsi qu’elle se faisait appeler.
— Madame Katia Taures ?
Elle l’observa avec méfiance.
— Qui êtes-vous ?
— Jared Davis.
Il n’avait pas menti et sut aussitôt qu’il avait eu raison. Elle s’était figée. La compréhension et la résignation passant dans ses yeux. Finalement, elle soupira.
— Tim, rentre à la maison.
Le garçon lui lança un regard dubitatif.
— Tu es sûre, tatie ?
— Oui. Obéis.
Durant cet échange, elle n’avait pas quitté Jared des yeux. Son neveu s’exécuta, les laissant seuls. L’orphelin avait encore du mal à y croire. Cette nuit lui semblait irréelle en tout point. Tatiana reprit la parole.
— Je me doutais bien que ce jour arriverait.
Il toussota, forçant ses cordes vocales qui semblaient s’être figées.
— Vous… vous savez qui je suis ?
— Oui, c’est moi qui t’aie donné ce nom.
C’était une simple constatation, aucune émotion particulière ne transparaissait, si ce n’est peut-être une pointe de regret. Il l’espérait. La voix féminine s’éleva à nouveau.
— J’ai besoin d’un café. Il y a un bar à deux pas. Je te dirai tout ce que je sais.
— Je vous suis, dit-il avec détermination.
Il n’allait pas la laisser s’échapper maintenant, pas avant d’avoir eu ses réponses.
Le bar était effectivement au coin de la rue. Ils s’installèrent et commandèrent rapidement. À cette heure de la nuit, ils étaient quasiment les seuls clients.
Le silence s’était abattu sur eux. Il dura jusqu’à ce que Tatiana ne prenne la parole, après avoir bu quelques gorgées de café.
— Je ne suis pas ta mère.
— Ça je le sais. Mais vous la connaissez ?
— Non.
Il fronça les sourcils. L’un de ses espoirs venait d’être réduit en cendre.
— Racontez-moi, ordonna-t-il d’un ton qui ne souffrait aucune réplique.
Elle but à nouveau, pour se donner du courage, puis se plongea dans ses souvenirs.
— Ça n’aurait jamais dû arriver. Je suis croyante, tu sais, du moins, je l’étais. L’église du Feu Ardent n’était même pas celle de ma paroisse. Je n’aurais même pas dû m’y trouver.
— Soyez plus claire.
Elle l’ignora.
— Je ne me souviens même plus pourquoi j’étais dans le quartier… Bref, je suis entrée dans l’église pour allumer un cierge. C’est là que ce curé m’est tombé dessus. On venait de lui déposer un bébé, un orphelin. Manifestement, il ne savait pas quoi en faire, et il en était affolé. J’étais la personne idéale pour le soulager. Il me l’a refilé.
Jared grimaça. Ce n’était jamais agréable d’entendre parler de soi comme d’un fardeau. Il reprit.
— Pourquoi avez-vous accepté ?
— Il ne m’a pas laissé le choix. Mais je ne pouvais pas m’occuper d’un bébé. Je t’ai confié au premier orphelinat venu.
— Après m’avoir nommé. Pourquoi ?
— Je ne connaissais pas ton vrai nom. Le prêtre n’a pas voulu me le donner.
Il acquiesça légèrement. Il en avait appris beaucoup, et pourtant, ça ne lui suffisait pas.
— Pourquoi avoir changé d’identité ?
— J’étais sur les rangs pour obtenir une bonne place, je n’avais pas besoin d’une mauvaise publicité.
Il serra les dents, déçus. Ces derniers temps, il avait un peu trop idéalisé Tatiana Smith. Il était heureux de n’avoir plus à compter avec elle. Mais il y avait une dernière chose qu’il devait savoir.
— Dîtes-moi, qui est ce prêtre ?

 

…oooOOOooo…

 

Vidal progressait pas après pas dans les rues sombres. Le quartier n’avait quasiment pas changé en plus de vingt ans. Il se rappela la dernière fois qu’il avait parcouru ces pavés en compagnie de sa femme, riant aux éclats. Il était moins taciturne en ce temps-là, mais il était libre, ça y faisait beaucoup.
En cette soirée aussi, il était libre. Il venait de se débarrasser d’Acacia, et de gagner un don prodigieux qui ne manquerait pas de lui servir dans le futur. Mais pour l’instant, c’était en tant que lui-même qu’il devait mener sa quête. Il ouvrit la grille du parc d’une maisonnette. Il ne faisait nul doute que Douglas devait dormir à cette heure-ci, mais il ne pouvait plus attendre pour lui parler. De toute manière, qu’importe l’heure, son beau-frère ne l’accueillerait pas avec les honneurs. Il devrait même s’estimer heureux s’il ne sortait pas son flingue.
Il avança le long de l’allée. Le jardin était à l’abandon. Il pria pour n’avoir pas besoin de faire des recherches. Ce taré de Douglas n’avait pas intérêt à avoir déménagé.
Il se posta sous l’arche de la porte d’entrée et sonna. Le carillon résonna dans la maison entière. Il jura, tout le monde devait être réveillé, les occupants des maisons voisines également.
Après quelques minutes, la porte s’ouvrit brusquement, révélant les traits colériques de ce vieux Douglas.
— Qu’est-ce que c’est ? hurla-t-il, puis il se figea en reconnaissant Vidal.
Il n’avait pas changé, constatait le terroriste. Il était moins propre sur lui comme en témoignait sa barbe de plusieurs jours, mais son visage était toujours aussi fin, son regard toujours aussi alerte.
— Salut Douglas.
— Bon Dieu. J’espérais vraiment que tu étais mort.
— Désolé de te décevoir. Tu me laisses entrer ?
— Ne rêve pas. Je me demande pourquoi je n’ai pas encore appelé les flics.
Vidal grogna.
— Accorde-moi dix minutes et je te laisserai en paix.
Son beau-frère se gratta la barbe, réfléchissant.
— D’accord. Qu’est-ce que tu veux ?
— Voir Éloïse.
Son regard s’assombrit.
— Tu arrives un peu tard pour ça. Il y a longtemps qu’elle est morte.
Vidal se retint au mur. Ses pires craintes se confirmaient. Bien sûr, il n’avait plus vu sa femme depuis 26 ans, il n’était plus sûr de l’aimer encore, mais cette révélation le blessait comme un coup de poignard. Il trouva la force de demander. :
— Comment ?
Pour unique réponse, Douglas referma la porte. Vidal l’en empêcha, bloquant le passage de son épaule.
— Raconte-moi, je suis en droit de savoir.
— Il y a longtemps que tu as perdu tous tes droits.
— Ne m’oblige pas à te menacer.
Ils se défièrent du regard puis Doug céda. Il rouvrit la porte en grand. Il conta d’une voix posée.
— Quand la police t’a enfin mis la main dessus, Éloïse était au désespoir. Elle s’est réfugiée chez moi. Elle était enceinte.
Vidal acquiesça pour montrer qu’il était au courant.
— Avec le même caractère stupide qui ne l’a jamais quitté, elle a voulu garder l’enfant. Ça l’a tué. Elle est morte en couche.
Vidal avala difficilement sa salive. Il bredouilla :
— Et le bébé ?
— Tu ne crois tout de même pas que j’allais garder le fils du diable ?
— Il est mort ?
Douglas hésita avant de répondre.
— Non, je l’ai confié à une personne compétente.
Il hésita à nouveau.
— Je vais te donner son adresse, mais tu ferais mieux de te dépêcher. Dès que j’aurais refermé cette porte, je préviendrai les flics.
Vidal acquiesça. Finalement, ça ne s’était pas trop mal passé.

 

…oooOOOooo…

 

C’était plus difficile que ce qu’elle s’était imaginée. Dans ses rêves de vengeance, elle se voyait toujours fracasser la porte de l’assassin de sa mère avant de lui tirer une balle en pleine tête et de tout détruire. Sa blessure rendait cette option impossible. Elle maudit la fatalité, cette chienne qui compliquait toujours tout.
Elle s’adossa sur le mur d’un long hangar pour reprendre son souffle. Tout baignait dans la plus pure obscurité, mais elle savait que les locaux de Biogénic n’étaient plus qu’à quelques centaines de mètres. Elle devait tenir, juste encore un peu. Dans quelques heures, elle serait libérée de son passé, définitivement.
Une grimace de souffrance déforma ses traits alors qu’elle passait la main sur son abdomen.
Elle jura contre sa faiblesse physique ; elle aurait dû avoir un corps en acier trempé. La vie était mal faite. Elle prit son temps pour retrouver une respiration normale et saine, pour rappeler vers elle ses forces qui s’écoulaient lentement mais sûrement par les plaies entrouvertes de sa blessure.
Elle ne devait pas tout gâcher.
Dès qu’elle se sentit prête, elle reprit sa route, rasant les murs, jusqu’au coin de l’immeuble. L’imposante silhouette de Biogénic se dessinait de l’autre côté de l’allée piétonnière. Certaines fenêtres renvoyaient la lumière de pièces toujours éclairée, comme un phare dans la nuit. La jeune femme prit son temps pour l’observer. La façade de l’immeuble lui rappelait les parties de super puissance 4 qu’elle réclamait à corps et à cris à sa mère quand elle était fillette. C’était un jeu datant de Mathusalem, mais elle l’adorait. Elle n’y avait plus jamais rejoué, ni repensé avant cette nuit. Elle frissonna, autant de froid que de colère. Elle devait laisser ses souvenirs venir à elle. C’était l’essence qui alimentait sa fureur, et cette fureur serait son moteur pour l’acte qu’elle accomplirait.
Elle s’engagea dans l’allée, d’une démarche qu’elle voulait fluide, mais que la douleur saccadait. Elle n’avait pas changé d’apparence. C’était en tant que Prisca qu’elle voulait sa vengeance.
Dès qu’elle fut de l’autre côté, elle s’adossa à nouveau et ferma les yeux. La douleur irradiait comme si un soleil était né dans le bas de son ventre, mais sa chaleur n’était ni bienfaisante, ni réparatrice. Elle se maudit. Il fallait à tout prix qu’elle se reprenne ; elle n’avait pas le choix. Et elle devait réfléchir à une façon sans risque de rentrer dans le hall. Elle pourrait éventuellement flirter avec le gardien comme l’autre fois, mais il y avait peu de chance que les filles au teint cadavérique lui plaisent. À moins qu’il soit nécrophile… Un sourire amusé par ses propres bêtises naquit sur ses lèvres. Elle posa la main sur son ventre pour contrôler à nouveau sa respiration. La folie allait bientôt débuter, elle n’aurait plus le droit à la faiblesse d’ici quelques minutes.
Elle se figea soudain en entendant le bruit d’un automatique qu’on arme. Elle avala difficilement sa salive, la partie s’annonçait mal tout à coup. Elle se risqua à ouvrir les yeux.
À quelques centimètres de sa tempe gauche, le canon de l’arme brillait d’un éclat métallique, tout comme les yeux de Jim Wagner qui la fixaient, impitoyables.
La haine s’empara d’elle, enlaçant la douleur qui la transperçait toujours.
— Vous…
Un rictus mauvais étira les lèvres du jeune secrétaire blond.
— C’est très aimable de votre part de revenir pour que je termine mon travail.
Un léger frisson la parcourut de la tête au pied. Elle détestait ce type, c’était plus que viscéral. C’était sans doute un sentiment normal face à celui qui avait essayé de vous tuer. Elle ne céderait pas, elle ne le laisserait pas gagner. Lentement, elle glissa sa main vers ses jambes pour s’emparer de son arme. Jim fut plus rapide. De son bras libre, il l’attrapa par la main et lui bloqua son bras droit derrière le dos, pointant à présent l’arme contre sa tempe. Elle ne put réprimer un cri de douleur. La prise était ferme. À l’évidence, Jim ne jouait plus. Il chuchota contre son oreille :
— Je me suis toujours demandé si tu étais d’un grand courage ou complètement stupide.
Elle ne répondit pas, elle ne lui ferait pas ce plaisir. Et puis, elle devait économiser ses forces. Elle sentit une pression dans le creux de son dos. L’enfoiré lui tordait à moitié le poignet.
— Avance ! Madame Tylo veut te voir.
Prisca s’exécuta, un léger sourire aux lèvres. Wagner lui offrait un répit, et même l’occasion de voir l’assassin de sa mère. Elle ferait tout pour que les évènements se retournent en sa faveur.
Jim la fit entrer dans les locaux par une porte dérobée. Dommage qu’elle n’ait pas remarqué cette porte auparavant. Il la guida parmi une multitude de couloirs, faisant des détours et des détours. Choisissait-il volontairement un parcours labyrinthique pour mieux la perdre ? Si oui, c’était réussi. Les lieux étaient déserts, enveloppés de la lueur bleutée projetée par les néons du sol. L’impression dégagée était si… froide et aseptisée. Un nouveau frisson la parcourut. Elle sentait la fièvre revenir, gagnant inexorablement du terrain. Elle entendit la voix railleuse de son bourreau.
— Définitivement stupide… Il faut l’être pour tenter des représailles dans un tel état.
Elle garda le silence, continuant d’adopter profil bas. Tout était question de patience. Une petite voix dans sa tête lui rétorqua qu’elle se mentait à elle-même.
Wagner la fit enfin entrer dans une des pièces, un laboratoire. Au centre, Nadia Tylo les attendait, nonchalamment appuyée contre une table. Un sourire éclaira son visage.
— Ma chère Prisca, te voilà enfin. C’est fou ce que tu ressembles à ta mère…

 

…oooOOOooo…

 
Jared détestait les églises. Ce n’était pas tant le silence qui le pesait, mais plutôt les visages déférents de ceux qui s’y trouvaient. Il remonta la nef d’un pas angoissé, Tatiana à ses côtés.
Ils avaient à peine échangé quelques mots sur la route. Jared espérait que ce curé lui apporterait de bonnes nouvelles, histoire que cette nuit ne soit pas une totale déception. Bien sûr, il ne s’attendait pas à trouver des parents débordants d’amour qui l’accueilleraient aussitôt, mais il ne s’attendait pas non plus à ce que Tatiana soit une femme si froide et détachée. Elle l’avait au moins conduit jusqu’ici.
Il porta un vaste regard autour de lui. Quelques croyants priaient ici et là, mais aucune trace du prêtre. Il jura silencieusement. Ce n’était pas le lieu idéal pour ça, mais après tout, il était sur place pour se confesser. Il sourit cyniquement. Si une telle idée lui venait, la nuit n’y suffirait pas. Sa conscience ne le pesait pas à ce point-là.
— Vous êtes sûre que c’est ici ? demanda-t-il à nouveau.
— Certaine. Cela dit, je ne sais pas si c’est toujours le père José qui officie.
Il serra les dents.
— Je l’espère pour vous.
Il reprit sa marche. Un sourire amusé naquit sur les lèvres de la femme.
— Tu sais, s’il y avait un peu plus de monde, on pourrait croire que toi et moi sommes sur le point de nous marier.
Il soupira mais ne réagit pas outre mesure. Alors qu’il arrivait à l’autel, il vit un homme en soutane sortir de la sacristie.
— C’est lui ? chuchota-t-il.
— Oui.
Il se dirigea à grands pas et l’interpella :
— Père José ?
Ce dernier se retourna, le regard interrogateur.
— Oui ?
— Je me nomme Jared Davis, et voici Tatiana Smith.
— Enchanté. Que puis-je pour vous ?
Jared fronça les sourcils.
— Vous ne vous rappelez pas de cette femme ?
Le prêtre étudia plus attentivement la quinquagénaire en se grattant le front.
— Non. Je devrais ?
Jared soupira. Ça commençait mal. Il reprit.
— Il y a approximativement 26 ans, un bébé vous a été confié, que vous avez remis à cette femme.
— Vous savez, cela arrive très souvent que l’on me confie des nouveau-nés.
Mais Jared l’avait vu blêmir. Ce José savait exactement de quoi il en retournait et se taisait volontairement. Il lui adressa son regard le plus meurtrier.
— Je suis le bébé en question. J’ai quelques peu grandi et suis à même d’obtenir les réponses que je désire. Je suis convaincu que vous savez exactement qui je suis. Alors, dîtes-moi, qui sont mes parents ?
Le prêtre recula de quelques pas et répondit d’une voix blanche.
— Le mensonge m’est interdit, monsieur, je vous assure que…
— Dans ce cas, dîtes la vérité.
Le père José se signa avant de déclarer.
— Je ne connais que votre père, bien que je ne l’aie jamais personnellement rencontré, par la grâce de Dieu.
— Venez-en au fait ! Qui est-il ?
Le prêtre pâlit davantage, si tant est que ce soit possible. Il fit un léger signe de tête en direction du portail. Jared se retourna pour voir un homme avancer vers eux. La stupeur le frappa quand il reconnut Vidal. L’évidence était sous ses yeux, et pourtant, il ne pouvait y croire.
Le terroriste arriva à leur hauteur.
— Jared Davis. Que faîtes-vous là ?
— Je…
Il était trop estomaqué pour parler. Ce fut finalement le père José le plus prompt à réagir.
— Lui, c’est ce démon votre père, avoua-t-il en brandissant son chapelet devant lui pour se protéger.
Vidal resta sans réaction devant l’attitude arriéré du prêtre, consacrant son regard au jeune homme devant lui. Devait-il croire cette affirmation ? Était-il possible que ce jeune homme qu’il côtoyait depuis plusieurs semaines soit son fils ? Ils se ressemblaient, c’était évident, il pouvait lire les mêmes interrogations dans son regard. Le curé interrompit leurs retrouvailles silencieuses en hurlant.
— Sortez immédiatement de la maison du Seigneur !
Ils comprirent tous deux qu’il ne valait mieux pas s’éterniser. Jared prit son père par le bras.
— Viens.
Ils sortirent sans dire un mot, laissant un prêtre éructant de fureur et une Tatiana impassible devant le spectacle. Ils arrivèrent dans la rue pour entendre des sirènes au loin. Ils se dirigèrent vers l’aéromobile de Jared et démarrèrent en trombe, le jeune homme au volant. De longues minutes s’écoulèrent avant qu’ils ne déclarent dans un ensemble déconcertant.
— Alors c’est toi.
Ils se lancèrent un regard amusé, suivi de peu par l’ombre d’un sourire.

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